LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Tintin au pays de l'or noir.

Tintin et la géopolitique

3 min
À retrouver dans l'émission

La géopolitique c’est, strictement, tout ce que Tintin peut connaître du monde. Ni plus, ni moins.

Tintin au pays de l'or noir.
Tintin au pays de l'or noir. Crédits : Casterman

J’ai aperçu, autrefois, le PDG de l’Aramco, lors d’un reportage à Davos, et la chose m’avait aussi impressionné que si j’avais eu en face de moi le cheik Bab El Ehr de Tintin au pays de l’or noir

Je devais apprendre, le lendemain, de la bouche même de Christophe de Margerie, l’ancien PDG de Total, qu’ils avaient évoqué à table la menace grandissante des attaques informatiques contre les installations pétrolières.

Je ne sais pas pourquoi de Margerie me racontait tout cela ; je venais de publier La théorie de l’information, mon premier roman, une sorte de techno-thriller, si l’on veut, et peut-être se disait-il que j’avais une certaine influence dans le monde de la tech. Ce qui m’avait marqué surtout c’était cette anecdote spectaculaire : géant au pied d’argile — ou de sables bitumineux — le PDG de l'Aramco aurait presque pleuré, ce soir là, de se savoir si vulnérable. 

Le cheik devenait soudain un autre personnage du pays de l’or noir, l’émir Ben Kalish qu’une série de cases montrait en larme, suite à l'enlèvement de son fils Abdallah. 

C’était il y a plus de six ans, je ne crois pas que mon émotif PDG soit encore à la tête de l’Aramco, mais j’imagine sans difficulté les larmes de son successeur, après la mystérieuse attaque qui vient de conduire l’Arabie Saoudite, pire qu’un nouvel enlèvement d’Abdallah, à réduire sa production de moitié.

À chaque crise internationale, je reviens ainsi à Tintin. C’est dans Le  pays de l’or noir que j’ai appris que des attaques menées de nuit sur des pipelines pouvaient déclencher une guerre mondiale, c’est dans Le Lotus bleu que j’ai appris qu’une attaque de train en Chine pouvait déclencher une mobilisation générale.

Je ne sais pas, en réalité, si c’est Tintin qui m’a appris la géopolitique, ou si c’est la géopolitique qui m’a appris à mieux lire Tintin, à sans cesse réévaluer le génie d’Hergé.

Il y a une règle absolue en politique internationale : quelle que soit la complexité, l’intrication ou le péril d’une situation donnée, c’est la capacité des acteurs à se la représenter qui possède, seule, une valeur causale. Ce n’est pas le prix du brut qui déclenche les guerres, car les guerres sont des choses humaines, et ce sont des humains qui décident de s’y engager.

La géopolitique c’est, strictement, tout ce que Tintin peut connaître du monde. Ni plus, ni moins. 

Il est ainsi singulier que par deux fois, dans un contexte de tensions internationales exacerbées, Hergé ait rendu Tintin témoin d’un acte de sabotage : façon peut-être de le mettre directement dans la position d’un dirigeant du monde qui reçoit de ses services d’espionnage des comptes-rendus détaillés des opérations de déstabilisation en cours, et qui peut consulter, aussi claires que des vignettes de Tintin, des photos satellite des sites concernés : Donald Trump est un lecteur de BD comme les autres, et de sa bonne interprétation des images dépend la paix du monde.

On sent, parfois, dans les meilleurs Tintin, qu’Hergé savait cela. 

Il est après tout venu à la BD par la propagande. Anticommunisme, colonialisme, antiaméricanisme, antisémitisme : les premiers Tintin réalisent le combo parfait. 

Mais il faut surtout retenir cette inflexion majeure que fait subir Hergé à son art, dès le Lotus Bleu : le propagandiste zélé et irréfléchi découvre soudain la complexité du monde — bascule qu’on attribue à sa rencontre avec  Zhang Chongren, son ami chinois, le modèle de Tchang. 

Rencontre qui trouve précisément une transcription dans ces pages du Lotus bleu, qui résument en 35 cases tout ce qu’on doit savoir sur le déclenchement de la guerre sino-japonaise. On retrouvera encore pareille prouesse dans L’île noire et dans Le spectre d’Ottokar, intéressantes variations sur la montée des périls. 

Reste cette énigme d’un homme si fort en avant-guerre, et si décevant pendant le conflit, qu’Hergé passa comme collaborateur du Soir — revenant, le temps d’un strip de L’étoile mystérieuse, à l’une des ses passions de jeunesse, la caricature antisémite. 

Mais les tintinophiles, imperturbables, savent qu’il existe une première version du Pays de l’or noir, une version d’avant-guerre qui se déroulait en Palestine mandataire, et dans laquelle Tintin était brièvement confondu avec un agent sioniste de l’Irgoun — et par magie, c’est le choc pétrolier de 1973 qu’Hergé paraît avoir anticipé, dans cet album de 1950. Ou celui de 2019.

Les lecteurs de Tintin, comme Hergé, sont peut-être à ce point fascinés par les signes de guerre qu’ils en oublient peut-être, au moment décisif, d’en avoir vraiment peur : la guerre mondiale est une sous-catégorie de la tintinophilie.

Une pure fantaisie de papier, comme elle l’est peut-être aussi pour les dirigeants du monde.

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......