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Des manifestants contre la réforme des retraites le 17 décembre à Paris.

J’ai profité de la grève pour écrire un nouveau roman

3 min
À retrouver dans l'émission

La grève me ramène à une histoire littéraire et personnelle du mouvement social.

Des manifestants contre la réforme des retraites le 17 décembre à Paris.
Des manifestants contre la réforme des retraites le 17 décembre à Paris. Crédits : JEAN-PHILIPPE KSIAZEK - AFP

Quand j’entends le mot « grève » je pense au roman d’Ayn Rand qui raconte une grève, mais une grève de droite, une grève des décideurs, des artistes et des cadres : c’est à cause de mon père, qui quand j’étais enfant était cadre dans la grande distribution, et n’avait pas beaucoup de sympathie pour les syndicats, et de mon grand-père, sans doute, que je n’ai pas connu, mais dont je sais qu’il buvait du whisky et qu’il était abonné à Valeurs actuelles.  

J’ai travaillé moi-même dans la grande distribution, et si je me souviens d’avoir porté tout un samedi un badge blanc sur lequel il était marqué : « augmenter nos salaires », le mouvement social avait peu de chances de passer par moi, d’autant qu’en devenant écrivain j’avais plus ou moins accédé au statut enivrant de « profession libérale », et je me sentais en cela plus proche de mon médecin de famille que de Jean-Paul Sartre — qu’est-ce que ce dernier aurait en effet pu m’apprendre sur la pression fiscale ? 

Si on m’avait demandé, il y a dix ans, de me situer politiquement, je me serais bravement revendiqué libertarien, et j’ai commencé ces chroniques en me disant que j’allais faire regretter Brice Couturier aux auditeurs, tout en me consacrant en parallèle à l’écriture d’un roman qui se voulait le tombeau exalté du libéralisme. 

À quel point j’étais sincère ? Je ne sais pas. J’ai été anormalement marqué, sur un muret de Sophia Antipolis, où j’étais venu faire le conférencier mercenaire, par un autocollant idiot de Lutte ouvrière. J’ai été également troublé par un documentaire incroyablement bien fait qui racontait comment on passait du calcul des angles de débattement des Fenwick dans un entrepôt du Poitou à un cocktail de milliardaires dans un musée de Manhattan — la réponse était : par la mise en série de la captation de valeur et la spoliation des travailleurs, à tous les échelons, du manutentionnaire au cadre : le toyotisme était la meilleure lecture qu’on avait jamais vue de la théorie marxiste de la plus-value, tout le monde était soigneusement appliqué à permettre au milliardaire, tout au bout de la chaîne, à venir élégamment ouvrir le bal avec sa fille — et les récalcitrants s’étaient poliment mis en arrêt pour burn-out. Je me suis endormi, ce soir-là en me demandant si je n’étais pas en train de devenir de gauche — je m’en souviens d’autant plus que j’étais au Maroc, invité par l’Institut Français, ce qui constituait déjà un sérieux impair à ma carrière de libertarien. 

Je suis enfin tombé, récemment, sur ce tweet délicieusement méchant, qui disait que le libertarianisme n’était que l’équivalent de l’astrologie pour les hommes blancs éduqués — et cela m’avait fait rire.

Cohérent avec mes habitus, j’étais pourtant à Saint-Malo la veille du premier lundi de la grève à Radio France, où j’avais rêvé de villas bien plus que de grand soir.

Le mail qui m’annonçait qu’il n’y avait pas d’émission le lendemain m’a pourtant anormalement ébranlé, alors que je sortais de mon parking souterrain du neuvième arrondissement. Son auteur, qui n’était pas, selon les canons du droit du travail, obligé de prévenir autant en amont qu’il était gréviste, prenait par ailleurs le temps d’expliquer pourquoi.

Paniqué par la soudaine irruption d’un rapport de classe dans une vie prétendument bourgeoise, je lui ai répondu, dans la nuit de novembre, d’un petit emoji avec le poing fermé, avec le sentiment de m’être déjà anormalement engagé, par rapport à mes standards — et je m’étais endormi sur le sentiment benjaminien que la grève était un droit sacré et messianique. 

J’ai été, depuis, à des réunions, j’ai assisté à des prises de parole publiques, j’ai signé une tribune, j’ai dû condescendre enfin, moi qui avais choisi le métier de romancier moins par amour des lettres que pour la haute chaise d’arbitre traditionnellement associée à la fonction, à me prononcer, en levant la main, sur la forme que j’entendais donner à ce mouvement de défense du service public — et je n’avais plus aucun doute à ce sujet  : je veux de tout cœur qu’il survive.

Et tout aurait été, je serais devenu un romancier de gauche normal, si je n’avais pas ressenti dans la foule quelque chose que je connais bien, et que j’essaie de refouler depuis toujours : le sentiment que la compagnie des hommes est pour moi une source irrépressible de danger — je ne peux concevoir la société, c’est un handicap, autrement que comme une instance uniquement destinée à me lyncher un jour et aucun syndicat ne pourrait jamais m’en protéger — ou bien un seul : la littérature elle-même.

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