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L’imaginaire de la police fait par Aurélien Bellanger ne s'apparente pas aux planches de BD mettant en scène des hommes sur le qui-vive

Police/gendarmerie, l'affrontement de deux imaginaires

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La gendarmerie serait avec les Mousquetaires, du côté du roi, tandis que la police serait avec Mazarin, Fouché, et même Laval ? La première renvoyant à un imaginaire de guerre patriotique, la seconde à celui de la guerre civile. La guerre des polices réenvisagée sous l'angle de leurs imaginaires...

L’imaginaire de la police fait par Aurélien Bellanger ne s'apparente pas aux planches de BD mettant en scène des hommes sur le qui-vive
L’imaginaire de la police fait par Aurélien Bellanger ne s'apparente pas aux planches de BD mettant en scène des hommes sur le qui-vive Crédits : Getty

L’unique fois que je suis descendu dans les catacombes, c’était en compagnie d’un gendarme. 

Il se moquait, d’ailleurs, des faiblesses de l’approche sociétale des questions de sécurité par la police : si Paris avait été en zone gendarmerie, personne n’aurait jamais pu descendre dans les catacombes, car la gendarmerie défendait une approche territoriale des questions de sécurité — donnez-moi un territoire à défendre, et nul n’y pénétrera jamais. La police était plus louvoyante. Si on lui avait donné la même mission, elle aurait plutôt infiltré des groupuscules cataphiles, intimidé des étudiants à leur sortie de terre, Boulevard Saint-Michel, fini par remplir de béton toutes leurs parties prétendument friables. 

Mon gendarme, lui, reconnaissait cependant, du bout des lèvres, un minimum de pensée tactique : la police veillait toujours à ce qu’au moins une entrée reste toujours ouverte, au sommet du Quartier latin ou sous le parc Montsouris, pour contrôler un peu le tout, et éviter que Paris ne se transforme en un gruyère anarchique. Mais c’était bien le signe que sa stratégie avait été mise en échec.

J’ai retenu de ces considérations souterraines sur la guerre des polices l’idée qu’en dernier lieu la gendarmerie repose sur l’imaginaire de la guerre patriotique. Elle communique, obscurément, avec ces brigades de chasseurs alpins qui marchent en file indienne sur une crête entre la France et l’Italie. La police, dans le même temps, fouille le coffre d’une voiture sur un parking de Chamonix.

L’imaginaire de celle-ci se rattache plutôt à la guerre civile, à la méfiance du pouvoir pour le peuple, aux courants souterrains qui traversent la société et qui l’empêche de former un tout homogène. On soupçonne même la police, entre contrôles aux faciès et interventions médiévales dans les forteresses des cités, d’être ce qui empêche la société de former un tout homogène.

C’est la guerre de tous contre tous, en dernier lieu, qui justifie l’existence de la police.

On pourrait presque juger de la bonne santé d’une société à ce seul critère qu’elle se méfie de sa police. 

La gendarmerie jouit dans tout cela d’une sorte d’immunité révolutionnaire : elle n’est là, en dernier lieu, que pour tenir les frontières du territoire républicain contre les coalitions impérialistes diverses qui complotent contre lui, de Metternich à Daesh.

La gendarmerie est, avec les Mousquetaires, du côté du roi, quand la police est avec Mazarin, avec Fouché, avec Laval.

Mon gendarme nous avait justement raconté ce jour-là, tout en découpant avec son Opinel les plus fines tranches de saucisson que j'ai jamais vues, sa plus mystérieuse enquête. 

Il s’agissait, si ma mémoire est bonne, de la disparition d’un leader indépendantiste en Polynésie française : son avion avait décollé et on ne l’avait jamais revu.

La scène de crime couvrait quelque chose comme un quart du Pacifique.

Mon gendarme, rapidement à court d’indices et de témoignages, avait alors décidé d’agir autrement : puisque personne ne savait rien, n’avait rien vu, on pouvait peut-être inférer la trajectoire possible de l’avion à la surabondance de tous les témoignages de pêcheurs qui n'avaient paradoxalement rien à déclarer. Je ne me souviens plus des détails, mais j’avais adoré l’entendre décrire ainsi, sous la terre, dans une obscurité complète, une enquête négative aux antipodes. Le silence des lieux était exactement celui de l’avion polynésien fantôme.

Cela m’évoque, a posteriori, cette notule paranoïaque et géniale de Guy Debord, sur le "Rainbow Warrior" : "C’était probablement à dessein que les Services de la France ont voulu faire croire qu’ils étaient devenus nuls".

Pouvais-je inférer de cette intuition à retardement leur rôle dans cette affaire irrésolue ? 

Les conclusions de mon gendarme étaient encore plus romanesques. Il était question d’un demi-plein, et de la tentative avortée du leadership indépendantiste de faire croire à une tentative d’assassinat en se posant volontairement en catastrophe sur un aéroport inattendu. Comme si, au fond, cela arrangeait tout le monde - état républicain et leaders indépendantistes - qu’on croit que les services secrets français étaient nuls. Mais l’homme aurait mal calculé son coup. Ou bien son avion aurait été affecté d’une surcharge pondérale imprévisible. Et il serait, accidentellement, devenu son propre meurtrier.

La morale de cette histoire, dans l’esprit de son narrateur, c’était sans doute qu’on était toujours puni, quand on agissait ou qu’on pensait en policier. In fine, des grands trapèzes français du Pacifique au splendide hexagone de la métropole, c’était toujours le territoire qui l’emportait. Qui finissait, cruellement, souverainement par lisser les plis torturés de nos âmes. Par mettre à jour et par déjouer toutes les opérations de basse police.

par Aurélien Bellanger

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