LE DIRECT
Des visiteurs prennent en photographie la Joconde au musée du Louvre à Paris

La Joconde

4 min
À retrouver dans l'émission

Les carnets du Vinci sont connus pour leur écriture en miroir mais j’ai compris soudain que le miroir qui devait les redresser était la Joconde elle-même

Des visiteurs prennent en photographie la Joconde au musée du Louvre à Paris
Des visiteurs prennent en photographie la Joconde au musée du Louvre à Paris Crédits : Christian Marquardt - Getty

C’est la plus mal-aimée et la plus kitsch des grandes séries classiques des années 2000, mais Fringe demeure, dix ans après son lancement et malgré tous ses défauts, un monument de la pop culture — un monument cosmologique. 

La série est centrée sur trois personnages, une policière, Olivia, un savant fou, Walter et Peter, le fils de celui-ci, qui composent tous les trois la section Fringe Science, ou science alternative, de la police de Boston

L’actrice qui incarne Olivia, Anna Torv, détail savoureux, est la nièce de Murdoch, le propriétaire de la Fox, qui diffusait la série, et j’ai longtemps cru, de manière injuste, que cela expliquait son jeu pour le moins réservé, par rapport à l’exubérant, au shakespearien Walter — si intelligent qu’il ressentit un jour le besoin de se trépaner lui-même pour le bien de l’humanité. En réalité, Anna Torv s’épargnait en vue du second personnage qu’elle incarnera à partir de la saison 2, l’exubérante Fauxlivia, sa contrepartie rousse dans une réalité alternative.

Car le paranormal de Fringe tient essentiellement à la contamination de ce monde par une réalité alternative — et non comme on l’avait cru trop vite aux agissements irresponsables de la multinationale Massive dynamics.

L'entremêlement des mondes a été provoqué, on l’apprendra bientôt, par la grande scène primitive de la série : l’enlèvement, par un Walter rendu inconsolable par la perte de son fils, du fils de sa contrepartie dans ce monde parallèle — le grand méchant de Fringe n’étant autre que ce père spolié, occupant là-bas la fonction de secrétaire à La Défense. 

Ce sont les bases de Fringe. Tout le reste en découle : failles plastifiées en urgence par une belle ambre jaune, apparition d’un ordre trans-temporel de fonctionnaire du temps à chapeaux gris, interversions problématiques des Olivia, union sacrée des deux Walter. 

JJ Abrams, le producteur de la série , réussit ici, jusqu’à l'excès, tout ce qu’il a manqué avec Lost : dans Fringe, l’arc narratif, splendide et baroque, est complet, tout s’enchaîne avec logique et tout prend naissance au même point, dans l’une des images les plus troublantes et les plus belles qu’a produit la télévision : dans cette fenêtre à voir entre les mondes par laquelle Walter a pu regarder la chambre vide de son fils décédé pour y apercevoir son fils encore vivant. 

De cet instant découle, pour quiconque a vu Fringe, une certitude absolue, qu’Interstellar et Rick & Morty  viendront  à leur manière confirmer un peu plus tard : les mondes possibles existent, non seulement dans la fiction, mais en soi — leur puissance mélodramatique est telle qu’elle nous oblige à les accepter. Nous savons intuitivement depuis Fringe que notre univers n’est plus unique — que le grand sujet ce n’est plus le big-bang, mais la pluralité des mondes.

Il n’y a pas eu je crois de révélation plus importante depuis la Renaissance. 

Je feuilletais justement l’autre jour le catalogue de l’exposition d’un Codex de Léonard de Vinci qu’avait organisée le Sénat en 1997 — l’objet m’amusait, le président du sénat d’alors, René Monory, qui s’enorgueillissait d’être, avec le Futuroscope, l’un des grands inventeurs de la modernité française, ayant profité de l’occasion pour partager une préface avec Bill Gates, le propriétaire du manuscrit. 

Les carnets du Vinci sont connus pour leur écriture en miroir mais j’ai compris soudain que le miroir qui devait les redresser était la Joconde elle-même, ruisselante de beauté au dessus d’un paysage conçu une scène d’adieu au vieux monde de la physique aristotélicienne, langue à laquelle les carnets empruntent encore la majorité de leurs spéculations mais que la Joconde résout d’un coup comme une équation mathématique : « Observe le mouvement de l’eau à sa surface, comme il ressemble à celui d’une chevelure dont un mouvement dépend du poids des cheveux et l’autre de l’orientation des boucles. » 

J’étais là devant la première itération de la fenêtre de Fringe, devant une Ophélie galiléenne, devant une préfiguration de l’énigmatique Olivia de Fringe, face à une image si connue que nous ne sommes presque plus capable de la regarder, mais qui nous regarde depuis l’autre côté de sa vitre blindée, elle, qui a déjà voyagé entre les mondes, avec un beau sourire confiant et moqueur — celui que font toujours les révolutions scientifiques, et à leurs contemporains qui les ignorent, et à leur descendants qui s’en croient exemptés. 

Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......