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La monumentale bibliothèque de New-York

La littérature américaine

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J’ai prudemment attendu d’être publié pour me mettre à lire un peu sérieusement de la littérature américaine.

La monumentale bibliothèque de New-York
La monumentale bibliothèque de New-York Crédits : Peter Dazeley / Contributeur - Getty

Je me souviens avec précision du jour où ma tante, libraire à la Fnac au début des années 90, lectrice de Paul Auster, John Irving et Philip Roth, nous avait annoncé qu’elle ne lirait plus jamais de littérature française. La littérature française était, selon elle, d’un ennui terrifiant et seuls les Américains savaient encore écrire des livres.

Je n’étais pas écrivain à l’époque, je voulais juste être président de la République et seul m’importait le prestige national, mais j’avais été vexé par sa déclaration — qui n’est, je dois l’avouer, pas tout à fait étrangère à ma vocation littéraire.

J’ai en tout cas volontairement boycotté, un moment, la littérature américaine, et cela a constitué une partie importante de mon apprentissage littéraire : j’ai beaucoup observé, par la suite, les dégâts irréversibles que pouvait faire une comparaison trop rapide entre ses propres dons littéraires, juvéniles et incertains, et ce continent littéraire mâture, massif et inhibant. 

J’ai été libraire moi aussi, et à moi aussi les écrivains américains me sont apparus énormes.

J’ai vu apparaître, en 7 ans d’exercice, une dizaine d’écrivains nobélisables, cinq ou six premiers romans d’un ou d’une prodige de 20 ans, une vingtaine de roman-mondes et autant de grandes fresques générationnelles définitives. Sans compter les chefs d’œuvres retraduits, les auteurs qu’on sortait du purgatoire et les requalifications soudaines des auteurs de polar en génies littéraires. 

Il y avait un biais, évidemment, ce qui nous parvenait avait été filtré par la traduction. Et puis c’était un marché bien plus grand que le nôtre, à nous, Européens fragmentés et polyglottes. Le champ littéraire était aussi structuré différemment : la littérature avait d’un côté toute sa place dans les universités, on pouvait y être salarié comme auteur d’avant-garde, et de l’autre côté il y avait Hollywood, qui distribuait chaque année plusieurs millions de dollars là où nous nous battions entre nous pour des prix littéraires nationaux qui, au mieux, nous permettraient à peine d’acheter des appartements trop petits — et rétrécis encore par nos collections de livres américains.

C’était décourageant. Les écrivains américains avaient une aura, évidemment, que nous n’aurions jamais, et un professionnalisme, aussi, qui nous ferait toujours défaut.

J’ai prudemment attendu d’être publié pour me mettre enfin à lire un peu sérieusement de la littérature américaine.

J’y ai mis, peut-être, une certaine perversité, en privilégiant des livres à la criticité problématique, des livres qui étaient à la fois éblouissants de génie et qui n’arrivaient pourtant pas tout à fait à prendre — une manière peut être de casser ce préjugé de perfection formelle que je ne peux m’empêcher d’associer aux romans américains depuis que je les ai vu, dans ma jeunesse, anéantir la littérature française avec la neutralité darwinienne d’une espèce invasive.

C’est ainsi que j’ai par deux fois tenté de lire des romans de Pynchon, "Contre-jour d’abord", "Mason & Dixon" ensuite, pour y trouver d’abord ce que j’étais venu y chercher, une leçon implacable de littérature, une façon désespérante de tout réussir, dans tous les registres, mais pour les abandonner ensuite sans raison et sans même me dire que je les abandonnais, ni rien oublié de ce que j’avais lu — je me souviens par exemple de ce mineur qui sautait sur des bâtons de dynamiques pour échapper à leur effet de souffle.

Même chose avec "Infinite Jest", de David Foster Wallace : même effet de souffle un peu vain, même impression de lire ce que les ateliers d’écriture, le grand laboratoire de l’amérique littéraire, avaient produit de mieux, sans que cela fabrique tout à fait un livre — alors que j’ai lu d’une traite "Tout et plus encore", une sorte de super Que-sais-je que le romancier avait consacré à l’infini mathématique.  

Mais c’est la biographie de Foster Wallace qui m’a le plus marqué et que j’ai lu avec le plus de passion, comme si, après toutes ces années d’intimidation où la littérature américaine avait formé un continent trop dense, je voyais enfin des pistes s’ouvrir à travers elle, je la voyais enfin prendre vie pour moi, avec ses réseaux de préférences intimes, ses grands dédains générationnels,  ses détestations forcées — du rejet du minimalisme à celui d’un certain virilisme littéraire — et des adulations tout aussi tactiques — notamment ce jeu compliqué avec l’héritage du postmodernisme. 

C’était comme si la littérature américaine, qui m’était restée jusque-là cachée derrière des traductions trop nombreuse, m’était enfin traduite, et que j’arrivais à la feuilleter comme un gros roman.

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