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Pot de fleurs

La littérature française

4 min
À retrouver dans l'émission

Être écrivain est demeuré en France plus une affaire de pensions que de lecteurs.

Pot de fleurs
Pot de fleurs Crédits : Adél Békefi - Getty

Comme dans un Etat totalitaire la publicité pour les livres a longtemps été interdite en France. Cela faisait en réalité partie d’un ensemble de dispositions visant à protéger la littérature de la constitution de monopoles. Au même titre que le prix unique du livre qui semble lui aussi sortie d’une utopie marxiste. Ou que d’autres événements semi-officiels, dédiés aux ingénieurs de l’âme française, comme la rentrée littéraire ou la saison des prix : s’il y a un monopole de la littérature en France il est presque d’Etat. Je parle d’expérience, j’ai été reçu dans toutes sortes d’administrations dès la sortie de mon premier livre et une part conséquente de mes revenus d’écrivain est financée par le Trésor : je suis payé, c’est la loi, quand je vais parler dans un lycée ou dans une bibliothèque. Je me retrouve inévitablement à assurer un peu la fonction officielle d’historiographe du régime. 

Être écrivain est demeuré en France plus une affaire de pensions que de lecteurs. 

Je ne crois pas qu’il puisse exister en France une littérature qui ne soit pas officielle : même les manuscrits de Sade finissent à la BNF. 

Nous sommes tous les Philippe Besson d’un prince ou d’un préfet quelconque. 

J’ai été réveillé de ce cauchemar patriotique par une publicité radiophonique entendue en voiture : il existait encore un lectorat en France, il existait encore un littérature populaire. 

Le roman s’appelait : Changer l’eau des fleurs. Changer l’eau des fleurs, répété plusieurs fois d’une voix blanche et chaude. 

J’ai éclaté de rire sur la longue ligne droite qui sépare Fécamp de Cany. 

C’était l’histoire d’une gardienne de cimetière douce comme un ange gardien. 

Je voyais à peu près l’idée. Depuis que je me suis mis au vélo je fréquente moi-même des cimetières isolés pour y remplir mes bidons : changer l’eau des fleurs. 

Il m’arrive de me recueillir en combinaison moulante devant les berceaux rouillés des tombes d’enfant. De penser à ma mort inévitable devant une mer de granite taillé en forme de vague. 

Changer l’eau des fleurs je crois que je comprenais la métaphore.

La publicité était clairement réussie, peut-être trop : j’avais l’impression d’avoir déjà lu le roman.

Jeune lecteur, le livre de critique littéraire qui m’avait peut-être le plus impressionné, c’était La littérature et le mal, de Bataille. Je l’avais lu presque comme un rituel magique, comme je serais descendu, par paliers, au fond de l’âme humaine. Les Nouvelles extraordinaires de Poe désignaient le point de non-retour. Tout en bas était Sade. J’ai découvert bientôt que Lovecraft était encore un étage en dessous. L’histoire littéraire était une merveille d’effroi, une machinerie dantesque. 

J’ai retrouvé quelque chose de cela dans une nouvelle de science-fiction dont je n’ai pas retrouvé l’auteur : une porte entre les mondes s’est subitement ouverte et ceux qui l’empruntent en ressortent à ce point effrayés qu’ils se suicident tous, sans rien parvenir à raconter de ce qu’ils ont vu là-bas. On suppose seulement, à divers items qu’ils ont ramenés — un médicament contre le cancer, un artefact technologique inconnu — qu’il y aurait de l’autre côté un civilisation supérieure à la notre. 

C’est encore l’histoire du dernier des voyages de Gulliver, ce livre écrit pour infliger le maximum de dommages à l’espèce humaine : Gulliver revient désespéré du pays des Houyhnhnm, ces chevaux si savants et si civilisés qu’ils vont lui rendre atroces son retour parmi les hommes.

On pourrait multiplier les exemples. Toute l’oeuvre de Proust est un grand pamphlet contre l’amour, celle de Flaubert un minutieux catalogue de la bêtise humaine. 

Changer l’eau des fleurs. En entendant la voix répéter ce mantra mélancolique je me suis souvenu de tous ces livres récents dont les auteurs semblaient, tout au contraire, ne s’être mis à écrire que pour pactiser avec le bien. Des récits de gens simples, abîmés par la vie mais de plein de bonne volonté encore. Des misanthropes frappés de guérisons miraculeuses, des vies petites et humbles, mais des âmes gigantesques, édifiantes et fertiles.

On a changé l’eau de la littérature. C’est de ses inextricables rapports avec le bien dont il faudrait aujourd’hui faire l’analyse savante.

On montrerait comment la religion moderne du livre, moteur ou miroir de la sécularisation du monde, est finalement devenue une enclave pieuse de nos sociétés secrètement sulpiciennes.

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