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La Loire

Et si la Loire s’était à l’origine mélangée aux eaux de la Seine ?

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La Loire et la Seine étaient elles distinctes à la fin du Pliocène ?

La Loire
La Loire Crédits : Godong / Contributeur - Getty

Bien plus que les troglodytes des côteaux de la rive nord, où j’étais venu fêter un anniversaire comme s’il fallait absolument un prétexte pour sortir des bougies et prêter au parois des ombres pariétales, ce qui m’avait marqué à Tours c’était un modeste rocher, dans la cave d’une maison, en haut d’une rue en pente à Saint-Cyr-sur-Loire. On avait renoncé à le tailler et on avait préféré l’incorporer à la maison, comme un meuble immobile — un compagnon, un contrepoids pour la machine à laver voisine. 

Quand je pense à la Loire c’est spontanément cet assemblage surréaliste qui me vient en tête : ce rocher invisible sur lequel la Loire était venue buter, qui l’avait canalisée vers l’Atlantique en l’empêchant de s’épandre plus au nord, ce rocher qu’une maison conservait comme un vestige archéologique précieux : la véritable borne de la Loire — la Loire entrant en crue comme cette machine passait en position essorage sans réussir à fendre le rocher ni à modifier l’orientation de son cours. 

Sorti de cette cave, le doute habituel m’avait pourtant repris, face aux sinuosités presque quantiques du lit de la Loire : ce fleuve a-t-il jamais posséder une orientation majoritaire, le faisceau d’onde a-t-il jamais été réduit ? Même les méandre de la Seine ont l’air plus décidé, parfois, que cette résille d’eau timidement tissée, l’été, par les fuseaux des îles sableuses et passagères. 

Entre Angers et Nantes, le fleuve, à son débit maximal, se laisse encore facilement transpercer par les longs épis que les pêcheurs ont dressés à contre-courant, comme des hameçons recourbés qui viennent agrafer le palais des poissons : la Loire, fleuve soit-disant sauvage, se laisse attraper avec une facilité étonnante.

Louis XIV aurait rêvé, si la terre avait été moins ronde, de pratiquer sur elle une saignée pour alimenter son parc de Versailles. 

C’est une fantaisie géographique récurrente : et si la Loire, qui marque presque un demi-tour entre la Charité-sur-Loire et Blois, comme si elle avait voulu éviter Paris à la manière de ce navigateur mélancolique qui repartit pour un second tour du monde quand il aperçut Brest, et si la Loire s’était à l’origine mélangée aux eaux de la Seine ? 

Le premier à formuler cette hypothèse fut Jean-Baptiste d’Omalius, l’auteur de la première carte géologique de la France. 

L’énigme ne s’est plus refermée depuis : passées les rocailles violettes et bleues du fond du parc, passé le pittoresque Massif Central, rien ne semble contraindre les eaux sur les grandes pelouses du bassin parisien — sinon un vague amoncellement de sable du côté de Gien, à peine plus que le froncement du bord d’une assiette sortie de la faïencerie homonyme.

J’ai justement lu le compte-rendu de deux géologues, Robert Etienne et Jean-Pierre Larue, qui ont récemment sondé la petite éminence qui sépare les deux bassins versants.

J’ai découvert que l'hypothèse fantastique d’une liaison Loire-Seine reposait aussi sur un type de sable bizarrement amoncelé vers Valmont, dans cette faille du pays de Caux dont la trajectoire terrestre s’achève dans les bassins du port de Fécamp. Ces sables dits de Lozère seraient la preuve qu’un archéo-fleuve aurait autrefois relié la Normandie aux Causses. A moins d’imaginer la reprise d’un stock de sable d’origine ligurienne par la Seine, au gré des déplacements successifs de ses affluents.

C’est précisément ce genre d’hypothèse sceptique que mes deux géologues voulaient confronter à la matérialité limoneuse des faits.

L’idée était de vérifier si la concentration d’un certain type de grains de sable présentaient, en différents points choisis sur le tracé d’une faille reliant Sancerre à Montargis — soit le lit idéal de cette Loire-Seine fantôme — le gradient attendu. Par exemple, pour le grenat, le plus appétissant de ces minéraux lourds, une perte moyenne de 0,12 % par kilomètre, telle qu’observée dans ces alluvions indubitables charriés entre Vichy et Saint Benoît-sur-Loire. 

L'évanescent grenat aurait cependant fondu ici au rythme alarmant, et presque antinaturel, de 9 % par kilomètre.

A moins de prêter à la Loire la puissance d’essorage de la machine à laver avec laquelle il m’était autrefois arrivé de la confondre, c’était beaucoup trop rapide, et le rebord de mon assiette en porcelaine de Gien, pour rester dans le domaine de l'électroménager, était sorti intact du lave-vaisselle de cette démonstration par l’absurde. 

La Loire et la Seine étaient biens distinctes à la fin du Pliocène. 

Mais mes auteurs, prudents ou romantiques, se refusaient in fine à invalider plus largement ce qu’ils préféraient imprudemment appeler, dans le paragraphe final de leur article, un mythe, plutôt qu’une hypothèse — une douce rêverie de géologue. 

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