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Annonce des résultats de la loterie nationale au Trocadéro à Paris, en novembre 1933

La loterie nationale

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Le gagnant idéal est le gagnant anonyme, celui qui n’aura pas sa photo dans la presse quotidienne régionale et qui ne laissera que l’empreinte de quelques zéros neutres sur l’affichette promotionnelle de son buraliste : ici l’Etat-Providence a frappé comme la foudre.

Annonce des résultats de la loterie nationale au Trocadéro à Paris, en novembre 1933
Annonce des résultats de la loterie nationale au Trocadéro à Paris, en novembre 1933 Crédits : Keystone-France - Getty

Quand j’étais fumeur, la simple mention, même lointaine, du cancer du poumon déclenchait chez moi une irrépressible envie de cigarette. Je crois que j’agissais alors rationnellement : je ne mourrais qu’une fois, dans très longtemps, de cause inconnue mais certainement pas statistique. J’avais constaté, en revanche, de façon empirique, qu’aucune des cigarettes que j’avais fumées n’avait été mortelle. L’histoire des drogues est pleine de morts subites, de gyrophares dans la nuit et d’artistes fauchés au sommet de leur gloire. La nicotine ne fait, elle, pas tellement plus peur que la tête grave d’un ministre de la santé au 20h à la veille d’une augmentation du prix du paquet de cigarette.

Au jeu de la rationalité entre individus libres et politiques de santé publique, ce sont elles, pourtant, qui l’ont emporté : j’ai arrêté de fumer. Mais je ne me suis pas laissé prendre à ce dispositif en miroir que l’Etat a mis en place chez les buralistes, parallèlement à ses grandes politiques anti-tabac, et qui vise à aiguiller l’irrationalité des fumeurs repentis sur d’autres comportements addictifs en instaurant un impôt sur la chance : l’expérience utilisateur des jeux de grattage renverse celle de la cigarette, la défaite est toujours immédiate et le gain, lointain, hypothétique, tient du prodige plus que de la raison. 

Depuis que les Etats ne se font plus la guerre, le hasard et la chance ont été retranchés du domaine régalien. La loterie nationale joue tout au plus ici, faiblement, à un jeu à somme nul avec les dispositifs de répartition de l’Etat-Providence. Ce qui reste de hasard est distribué entre les citoyens égaux — les citoyens égaux comme une attaque par force brute de la loterie nationale. Il ne peut pas ne pas y avoir de gagnants, et le nom de celui-ci importe peu à l’Etat. Le gagnant idéal est le gagnant anonyme, celui qui n’aura pas sa photo dans la presse quotidienne régionale et qui ne laissera que l’empreinte de quelques zéros neutres sur l’affichette promotionnelle de son buraliste : ici l’Etat-Providence a frappé comme la foudre. Des théoriciens autodidactes, lecteurs de Bourdieu ou de Platon — l’un comme l’autre considérant les élections libres comme le cheval de Troie de l’oligarchie — publient régulièrement des libelles pour qu’on les remplace par des tirages au sort. 

La chose répugne évidemment à l’élite, mais peut-être aussi à tous les citoyens qui n’ont pas envie de passer perpétuellement en cour d’assise, l’autre grand lieu où règne, dans nos démocraties providentielles, un reste d’arbitraire archaïque — mais il est vrai que les cours d’assises ont longtemps eu pour fonction de découper des têtes. On pourrait aussi invoquer La loterie de Babylone, amusante réponse de Borges aux maniaques de l’égalité absolue : tout est si bien remis en cause, sans cesse, à Babylone, qu’on vient à douter de l’existence de la loterie elle-même — les élections contemporaines ont ainsi plutôt bien démontré leur caractère aléatoire. Des travaux récents ont transformé, en face des Halles, la bourse du commerce en un grand cylindre blanc. Le lieu, longtemps dédié au calcul rationnel, s’est mise à ressembler, provisoirement, au spectre shakespearien du Théâtre du Globe : riches ou pauvres, faibles ou puissants, la comédie du monde nous échappe. C’est ici, quand la chose était encore une halle aux blés, que le père Goriot a fait fortune, avant d’être ruiné par ses filles. Dans un autre de ses romans, La Rabouilleuse, Balzac raconte comment Agathe Bridau, après une rapide fortune sous l’Empire, doit finalement se battre pour récupérer, comme sous-gérante, le bureau de loterie voisin de la rue Vivienne. Le génie shakespearien de Balzac, tient à ce qu’il raconte les efforts de la veuve comme une épopée digne de celle de Bonaparte : le bureau de loterie de la rue Vivienne, c’est son 18 Brumaire, son soleil d'Austerlitz. 

Les passions humaines sont tragiquement égales. De cette égalité Balzac passe, sans doute trop rapidement, à sa défense de l’absolutisme — et au mépris absolu pour l’égalité des conditions. Si les passions dominent, si l’argent ne fait pas le bonheur, si le premier et le dernier des hommes sont frères, aucune politique de redistribution ne peut plus être tenue pour juste. Et c’est comme cela que loterie nationale, cette farce cruelle, a traversé tous les régimes politiques.

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