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Une famille sur un balcon regarde le défilé la "Fête à Macron" le 5 mai 2018

La lutte des classes

4 min
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Ni bobos, ni hipsters : seulement atrocement snobs.

Une famille sur un balcon regarde le défilé la "Fête à Macron" le 5 mai 2018
Une famille sur un balcon regarde le défilé la "Fête à Macron" le 5 mai 2018 Crédits : OLIVIER MORIN / AFP - AFP

La dernière fois que j’ai manifesté, c’était le premier mai 2002, après le 21 avril, et j’avais quitté le cortège avant d’atteindre Bastille pour acheter ma première Pléiade, un Montaigne d’occasion que j’avais payé un peu moins de 200 francs — on venait de passer à l’Euro mais le double affichage des prix était encore la norme, comme la double orthographe, d’ailleurs : on n’avait pas encore traduit Montaigne en ces temps lointains. 

J’ai passé, cette année,  mon premier mai dans une ancienne usine transformée en salle d’escalade. Il y avait un anniversaire d’enfant et devant les couples de trentenaires de l’est parisien qui avait envahis l’espace lounge j’ai réalisé, à la haine terrible qui flottait entre nous et que nos enfants hypostasiaient en se battant sous nos yeux dans la fosse molletonnée qui devait correspondre au bureau du contremaître, que nous avions internalisés la lutte des classes, nous, les classes moyennes supérieures des centres-villes, aussi culturellement arrogantes que faiblement capitalisées — l’est parisien, qu’on en pense, reste un choix par défaut par rapport au faubourg Saint-Germain.

Ni bobos, ni hipsters : seulement atrocement snobs, et en guerre, chacun, contre tous les autres. Nous étions tous de gauche mais la haine, je l’ai sentie, en entrant, était palpable et plus saillante encore que les grosses prises des murs d’escalade pour enfants. Difficile de savoir à quoi elle était due. 

Peut-être à une dérive extrême de l’individualisme bourgeois. Nous n’étions pas là pour nous. Cela, c’était réservé aux prolétaires venus vraiment ici pour escalader des blocs artificiels. Des prolétaires tous droits sortis du rêve érotique des Lady Chaterley que nous étions tous, près du bureau du contremaître, à des degrés divers, devant les abdominaux trop bien dessinés des grimpeurs qui tardaient un peu à remettre leurs tee-shirt en sortant des vestiaires.

Ils ne devaient pas être tellement plus riches que nous mais ils étaient plus jeunes. Ils n’avaient pas d’enfant. Ils n’avaient pas d’enfant et nous nous n’avions qu’eux. N’avoir que ses enfants : c’est la définition exacte du prolétariat. Alourdis par la bière artisanale et les visages décorés par des barbes extravagantes, il était évident que nous n’étions pas venu pour escalader des blocs. Nous étions venus pour développer l’agilité de nos enfants.

L’agilité. La grande vertu des startupers. L’ingénierie sociale des prolétaires de l’est parisien — tous un peu les même au fond, un père adhérent à la Fnac dans une ville de province, une mère lisant Télérama dans une ville de banlieue, ou inversement. Je nous ai sentis collectivement stressés. 

Peut-être la mauvaise conscience de ne pas être allée manifester. Plus sûrement la mauvaise conscience d’avoir peu d’arguments à opposer aux casseurs pour la défense d’un système dont nous adorions les films et les téléphones, mais dont aurions secrètement aimer posséder un peu plus — les portails automatiques honnis de nos adolescences et les SUV hybrides de nos parents retraités. Quelque chose de terrible avait dû se passer, quelque chose qui nous obligeait, mystérieusement, à passer notre premier mai dans une usine. 

C’est pour cela, je crois, que nous nous détestions. Nous avions collectivement échoué. Echoué à quoi, c’était difficile à dire. Echoué à rendre le monde meilleur ? Mais il était loin de nous être insupportable. Nous étions tous individuellement heureux et nos amours propres, à voir la barbe de mon voisin, étaient considérables. Echoué ici, sans doute. C’est cela qui nous vexait. De se retrouver bêtement entre nous, comme ça, avec nos enfants uniques et identiques, nos préciosités bien apprises, nos idéologies sans importances. 

C’est à ce moment que j’ai vu la charte du lieu où nous étions. Je n’avais jamais rien lu de plus passif-agressif : tout acte prenait, sous le grand œil de big brother de cette ardoise noire, des connotations citoyennes implacables. Nous étions là car nous étions du monde. De ce lieu-ci mais bien conscient de tous les autres. Sévèrement ensembles.

Tout s’enchaînait comme ça, mécaniquement, jusqu’à l’arrivée, logique, du vin cultivé en biodynamie. Mais le détail qui m’a le plus heurté, et qui m’a fait craindre des déchirures probables dans ce tissus de bienséance, c’était la mention d’une cuisine qui soit à la fois de terroir et métissée. J’y ai vu, sans doute à tort, une tension à terme insoutenable entre des idéaux contraires, j’y ai vu le spectre d’une crispation identitaire dont j’aurais jusque là cru ma classe incapable. 

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