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Image extraite du film "La vérité si je mens" de Thomas Gilou

La mauvaise foi

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La mauvaise foi est partout. Elle est même devenue, peut-être, la principale force historique de notre temps, l’agenda secret de l’époque — car ce qui distingue la mauvaise foi de l'hypocrisie c’est son opiniâtreté.

Image extraite du film "La vérité si je mens" de Thomas Gilou
Image extraite du film "La vérité si je mens" de Thomas Gilou Crédits : AFMD

Quiconque n’a jamais débattu a éprouvé la sombre puissance, le providentiel recours, de la mauvaise foi. 

Après le dernier argument abattu, le dernier contre-exemple réfuté, c’est vers elle qu’on se tourne. C’est une ivresse rhétorique, une propagande pour soi seul : on dit n’importe quoi mais on est imbattable, car on n’est plus de ce monde.

C’est le patriotisme de la pensée : c’est mon opinion et j’en suis fier, je la défends non pas parce qu’elle est vraie mais car elle est mienne, et s’il a fait ce matin moins trois degrés dans les Yvelines, pour reprendre un exemple récent, inutile de venir me parler du réchauffement climatique.

Je me suis d’ailleurs repassé la vidéo de cet élu climatosceptique américain venu jeter une boule de neige en plein sénat, vidéo gênante à voir, non pas parce qu’elle est scandaleuse, mais parce qu’elle est d’une efficacité intacte. Le geste du sénateur, une sorte de sosie de Robert Redford, a provoqué chez moi une sympathie instantanée pour le sale gosse qu’il était resté, que nous sommes tous encore, malgré le passage civilisateur d’un siècle ou deux de démocratie.

Même sensation, hier, devant les grommellements de Finkielkraut expliquant qu’il ne regarderait pas le mondial féminin de football, car c’était n’était pas ainsi qu’il voulait voir des femmes. Le petit scandale a été pour moi aussitôt désactivé devant l’impression, autrement plus divertissante, que j’étais, sans doute devant le meilleur imitateur contemporain de Sacha Guitry. Une machine à bougonner avec grâce, à maugréer dans l’extase.

On pourrait regarder Finkielkraut râler sur à peu près tous les sujets possibles, c’est devenu une sorte de sous-genre médiatique.

D’où vient notre fascination pour la mauvaise foi, d’où vient qu’on n’y résiste pas ? 

C’est elle qui m’a valu, légitimement, je dois le reconnaître, d’être accusé par Russia Today de diffuser des Fake News, en l'occurrence d’avoir dit, à propos d’un fait divers dont s’étaient emparé sur Twitter divers comptes identitaires, que j’avais vu passer un tweet dudit média à son sujet.

Je ne peux que m’excuser ici d’une telle conglobation : j’avais seulement eu besoin, pour bien décrire mon fil twitter, d'exagérer un peu. 

La mauvaise foi ne se rattache d’ailleurs pas tant au domaine du mensonge qu’à celui de la performativité : ce n’est pas que ce qu’on dit est faux, c’est qu’il pourrait ne plus l’être, et spécialement si on nous écoutait enfin.

Visitant un jour l’École 42 en compagnie d’un étudiant qui venait de nous dire que la proportion d’étudiantes y était d’un peu moins d’un sur 10, j’ai croisé Xavier Niel, le fondateur des lieux, qui me sortit le chiffre de 40% d’étudiantes. Bêtement, je lui avais fait remarquer qu’on venait de m’expliquer l’inverse. Il a souri, et dit d’un air sibyllin que l’étudiant avait raison, mais qu’on tendait néanmoins irrésistiblement vers cette proportion meilleure. C’était notre première rencontre, j’avais écrit un roman sur lui mais c’est seulement à cet instant que j’ai compris l’origine de sa fortune : je me suis souvenu des premiers mois de Free Mobile et de ses confondants dénis sur le fonctionnement du réseau. Je me suis dit que c’était comme cela qu’il avait toujours dû négocier : vendre non pas la réalité mais le coup d’après, la réalité telle qu’elle serait modifiée par lui. 

La mauvaise foi relevait en dernier lieu de l’acte de foi : qui voudrait vivre dans un monde où le climat se déréglerait, où les forfaits téléphoniques seraient toujours hors de prix, où les Russes seraient les gentils et où Robert Redford serait devenu méchant ?

La mauvaise foi est partout. Elle est même devenue, peut-être, la principale force historique de notre temps, l’agenda secret de l’époque — car ce qui distingue la mauvaise foi de l'hypocrisie c’est son opiniâtreté. 

L’élection de Trump est un pur acte de mauvaise foi, comme le sont les scores fantasques, irrationnels, du Rassemblement national. Mais je ferais remonter son apparition au 11 septembre 2001 — le 11 septembre 2001 comme un gigantesque, un monstrueux acte de foi, comme l’irruption scandaleuse, dans la texture laïcisée du quotidien, d’un acte de foi mauvaise.

Et la réaction en fut, étonnamment, un indubitable mensonge : les petites bougies à prière, allumées dès le soir même autour des ruines par des mains hésitantes, se sont vues rapidement transsubstantiées, entre les mains expertes de l’administration Bush, en fioles d’anthrax, avec toutes les conséquences que l’on connaît.

On ne nous demandait d’ailleurs pas d’y croire, mais de devenir suffisamment mauvais pour trouver le tour habile : jamais ruse de l’histoire ne fut si mal jouée, si grossière et si acclamée.

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