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La gravure Melencolia d'Albrecht Dürer (1514)

Les sociologues ont-ils vaincu les romanciers ?

4 min
À retrouver dans l'émission

En me rendant à l'exposition Tolkien, j'ai pris conscience d'un changement de régime de la mélancolie littéraire et de la victoire du regard sociologique : la Terre du milieu m'est alors apparue comme le fantasme d’un intellectuel bourgeois d'Oxford amoureux de pittoresque et d’arrières-mondes.

La gravure Melencolia d'Albrecht Dürer (1514)
La gravure Melencolia d'Albrecht Dürer (1514) Crédits : Wikicommons

J’avais particulièrement bien verrouillé ma communication : j’étais ainsi allé voir quelques semaines plus tôt La mélancolie de Dürer, dont j’avais fait projeter une reproduction derrière moi, j’avais lu quatre biographies de Benjamin, qui finissaient toutes aussi mal, j’avais rassemblé enfin tous les souvenirs les plus sombres des années où j’avais étudié la métaphysique, et souscrit très largement au plus vorace des réductionnismes : ni dieu, ni maître, ni âme, ni rien.

Il s’agissait de raconter comment j’étais devenu romancier : et quel endroit plus légitime, pour raconter cela, que la Bibliothèque Nationale — non pas tant parce que j’y avais fait une sorte de résidence que parce que c’était la destination naturelle de mes livres : si l’idée d’être lu m’angoisse, et celle de ne l’être pas encore plus, le bordereau rituel du dépôt légal que m’envoie mon éditeur à la publication de chacun de mes romans, c’est la certitude d’avoir au moins un lecteur, et un lecteur trop institutionnel pour qu’il y ait de la pudeur entre nous. 

S’agissait-il aussi, secrètement, de me venger d’avoir encore une fois raté tous les prix littéraires ? Évidemment. 

Ma conférence portait sur Benjamin, — «  ce n’est pas moi qui aie fait cette résidence, c’est Walter Benjamin », devais-je déclarer, vantard : Benjamin à Paris, autre célèbre allégorie, après celle du cabinet des estampes, de la mélancolie.

Il s’agissait de proposer une typologie vécue de la mélancolie littéraire, pathologie dont les symptômes, bien connus, ressortent largement du cliché romantique : du fameux « la chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres » de Mallarmé  au « Chateaubriand ou rien » de Hugo, en passant par cette émouvante confession de Houellebecq déclarant ne pas comprendre quelle force mystérieuse le poussait,  alors que la mort de toutes les choses était certaine, à mettre autant de soin à corriger les épreuves de ses livres. 

On est ici dans le domaine normal de la mélancolie de l’écrivain et j’avais juste tenté de moderniser un peu le sentiment classique que tout avait été dit, en le projetant dans l’univers combinatoire de la bibliothèque de Babel décrite par Borges : mes propres romans, dans ce platonisme exacerbé et déceptif, m’avaient précédé, c’était en toute rigueur plus eux qui m’avaient écrit que l’inverse. 

Je voulais apparaître absolument désespéré pour donner le maximum d’effet à la phrase de Benjamin qui s’était affichée derrière moi : « pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir » — les citations, comme il l’avait si bien dit sont comme les bandits de grand chemin de la pensée. 

Est-ce que tout cela allait faire de ma conférence une réussite ? Je crains que non hélas. 

Tout reposait sur un bluff : personnage en vérité peu mélancolique — ma théorie à ce sujet a toujours été que la mélancolie n’est qu’une hypoglycémie mal détectée — je voulais raconter comment le roman m’avait sauvé la vie autrefois, prêtant au récit de mon combat à mort contre la mélancolie des aspects aussi fantasmatiques qu’héroïque. 

Ce que je n’avais pas prévu c’est que j’allais sortir absolument désespéré de ma conférence. Désespéré au point d’aller boire des bières à la halle Freyssinet voisine, comme un vulgaire start-uper. 

C’était tellement inattendu que j’ai repassé le fil de la journée, voire de mon automne, voire de ma vie pour comprendre ce qui avait bien pu m’arriver ce soir là. 

Et je crois que l’erreur ce fut d’aller voir l’exposition Tolkien avant de monter sur scène. Non que Tolkien spécialement m’intimide. Ou plutôt évidemment que si, mais le point n’est pas là. Ce que j’avais pressenti dans l’exposition Tolkien, une exposition aussi merveilleuse qu’une chambre d’enfant, qu’un imaginaire adolescent, c’est que le régime de la mélancolie littéraire avait changé. 

Ce n’était plus comme à l’accoutumée que nous étions des nains sur des épaules de géants, c’était, beaucoup plus gravement, que tout ce récit traditionnel était en train de s’effondrer. Car ce que j’ai ressenti dans l’exposition Tolkien, c’était, pour le dire de façon un peu brusque, que les sociologues avaient gagné la bataille et finalement vaincu les romanciers. La Terre du milieu venait soudain de m’apparaître comme le misérable petit fantasme d’un intellectuel d’Oxford amoureux de pittoresque et d’arrières-mondes — voire comme l’utopie réactionnaire d’un bourgeois anglais né dans l’Afrique coloniale.

Et l’espace d’un instant, tout mon monde littéraire, Benjamin compris, m’est apparu,  dans un vertige mélancolique, comme reposant sur l’argile mauvaise de la domination. 

Était-ce une caricature ? Sans doute. Mais il était significatif que mon cerveau, en général peu politisé, l’ait assemblé si facilement, et que ma mélancolie, normalement introuvable s’y soit trouvée si bien.

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