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L'île de Ouessant, la baie de Lampaul, le port de Goret, dans le Finistère.

La mer

4 min
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C’était tous les jours jeudi soir en 1990.

L'île de Ouessant, la baie de Lampaul, le port de Goret, dans le Finistère.
L'île de Ouessant, la baie de Lampaul, le port de Goret, dans le Finistère. Crédits : LEROY Francis / hemis.fr - AFP

Il y a deux grands classiques avec la mer : « on est allé sur la Lune mais on ne connaît pas le fond des océans » et, peut-être un peu plus pointu, le fameux : « le jour où on saura exploiter les nodules multi-métalliques des grands fonds ou l’énergie des marées, on sera sorti d’affaire ». 

EDF, le service public de la grandeur nationale, avait ainsi judicieusement glissé un petit fascicule messianique sur l’usine marémotrice de la Rance dans la bibliothèque de ma classe. Ses ingénieuses turbines tournaient dans les deux sens. C’était tous les jours jeudi soir en 1990 : poisson à la cantine et Thalassa à la télé, demain appartenait aux flots. Abyss venait de sortir et Besson était en train de tourner Atlantis, une suite muette au Grand Bleu. J’avais reçu, enfin, à mon anniversaire,  une VHS de Cousteau.  J’avais été un peu déçu. Jusqu’à ce que mette l’objet dans le magnétoscope et qu’apparaisse l’image : les galets abrasifs de l’engin s’étaient démultipliés, sur le pont de la Calypso, en des dizaines de mains qui polissaient un canon, un canon retrouvé sous la mer et dont la croûte laissait peu à peu apparaître un vertigineux bestiaire de monstres sous-marins.  J’ai souscrit aussitôt à l’offre additionnelle : la même chose en plus grand, le poster des fonds marins, plein de dorsales craquelées, plus les deux premiers tomes de l’Encyclopédie de la mer, le tout sans rien avoir à dépenser. Quelque chose avait dû cependant m’échapper dans le détail de l’offre : j’ai reçu d’innombrables injonctions à rendre l’ensemble, dont j’avais découpé des morceaux pour illustrer un dossier sur les dauphins. C’était embarrassant, j’avais l’impression d’avoir contracté, comme Ulysse avant moi, une dette auprès de la Calypso.  

La mort de Cousteau m’a du coup un peu soulagé.  Je me souviens, d’ailleurs, de son dernier combat, au moment de la reprise des essais nucléaires dans le pacifique : il aurait aperçu des fissures dans le récif corallien de Mururoa, qui pouvait s’effondrer à tout moment. 

Sa mort a en quelque sorte colmatée les brèches sous-marines : on n’en a plus jamais entendu parlé. J’ai pu paisiblement oublier la mer. Très mauvais nageur, je serais même plutôt opposé à sa présence : être sur le littoral c’est se faire voler la moitié de ses possibilités de balade — on se retrouve à implorer un peu d’espace sur le sentier des douanier devant de pénibles couchers de soleil contre lequel on échangerait la liberté onctueuse de n’importe quel parking de supermarché.  

À la limite je préfère les îles — le fait que la terre soit vraiment comptée la rend soudain précieuse. Les îles n’ont rien à voir avec la mer, d’ailleurs : ce sont des échantillons de campagne brute. J’ai participé, il y a quelques années, au tournage d’un clip sur l’île de Ouessant. La spécialité, là-bas, ce n’est pas le poisson, mais le ragoût des mottes — du mouton cuit à l’étouffé dans la terre tourbeuse. Il est quasiment de tradition, là-bas, de détester la mer, vicieuse et meurtrière. On avait du coup l’air un peu bête à diffuser de la musique à fond tout autour de l’île sur un petit zodiac.  À moins qu’on accomplisse une sorte rituel terrien de purification — quelque chose destiné à écarter la mer, à renforcer l’étanchéité d’Ouessant.  Il y avait d’ailleurs un dauphin qui sautait dans les vagues avec nous, comme le chien de la ferme qui nous aurait accompagné pendant que nous faisions le tour du propriétaire. Il pleuvait beaucoup sur l’objectif de la caméra et le chef opérateur nous avait parlé d’une coupole de verre chauffante susceptible de faire disparaître les gouttes à l’image. L’ingénieur son avait lui évoqué ses collègues preneurs de son qui avaient profité de l'éruption de l’Eyjafjallajökull pour faire des sons seuls de la campagne silencieuse : les avions, comme des gouttes, avaient été évaporés du ciel. 

J’étais allongé dans l’herbe et je pensais à cette coupole chauffante et inrayable — un bol de céramique nacré retourné sur notre île.  Aucune ébréchure cette après-midi là, une après-midi consacrée à la confection d’un petit objet pop.  La cloche sous-marine du Creach — ultime évolution de la corne de brume, dernier objet à l’ouest du continent de la guerre, avait été remontée pour toujours. La mer était devenue un petit lac domestique. Mais le vieux cliché de la mer plus inconnue que l’espace est réapparu, la semaine dernière, quand j’ai découvert le projet russe d’enfouissement de la guerre des étoiles dans les profondeurs océaniques : ils auraient imaginer de remplacer leurs missiles par des torpilles nucléaires indétectables — le plus sournois des monstres marins.

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