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Alfred North Whitehead (1861 - 1947)

La métaphysique

3 min
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Un philosophe qui parle du bonheur c’est comme un astrophysicien qui parle de dieu, un viticulteur qui parle de la Lune, un cuisinier qui parle de musique : c’est possible, mais ça ne se fait pas.

Alfred North Whitehead (1861 - 1947)
Alfred North Whitehead (1861 - 1947) Crédits : Hulton Archive - Getty

L’un des problèmes de la philosophie c’est la confusion régulière qu’on fait entre elle et la sagesse.  La sagesse je vois à peu près ce que sait, ce sont les dix minutes qui suivent le moment où on a couru, l’heure qui vient après une sortie cycliste : c’est un état d’acceptation exceptionnel.  

Ni Spinoza ni Kant ne m’ont jamais fait ça. Étonnamment à mesure que la métaphysique se rapprochait de son étymologie hasardeuse — des livres venant après la Physique, dans le corpus aristotélicien, à la science des principes premiers — la philosophie s’éloignait peu à peu de l’amour de la sagesse, et la discipline universitaire surclassait lentement la discipline spirituelle. Je ne saurais dire si c’est une bonne chose, mais la gêne que je ressens quand on me parle de bonheur l’emporte en général sur la mélancolie des argumentations trop dense. 

Un philosophe qui parle du bonheur c’est comme un astrophysicien qui parle de dieu, un viticulteur qui parle de la Lune, un cuisinier qui parle de musique : c’est possible, mais ça ne se fait pas. Ça manque de bienséance. Je n’ai rien contre les génies universels, ni contre le principe de la synesthésie en général, mais j’ai été trop formé à la spécialisation du savoir pour trouver ça vraiment sérieux : le prof de maths et le prof de français ont toujours été deux personnes distinctes.  Je devrais même être, théoriquement, plutôt opposé à la métaphysique, à l’assise trop large et aux intuitions trop universelles. Je devrais même y être opposé en tant que c’est la branche de la philosophie qui me rend le plus heureux, pire, qui développe chez moi des sensations proches de la synesthésie : je n’écoute pas de musique, je déteste ça, mais il m’arrive de lire de la métaphysique et le paysage mental que cela génère dans mon esprit ressemble un peu, je pense, aux espaces paradoxaux de la musique.  

Je n’aime pas la sagesse mais il m’arrive de croire que Wittgenstein est parvenu à balbutier dans une langue rationnelle ce qui ressemblerait presque à une mystique. Perspective au fond un peu déprimante : la plus grande intelligence de son temps parvenant, tout au plus, à une critique argumentée de ses prétentions à connaître le monde, à un silence anxieux qui serait l’équivalent malheureux de la sagesse. L'histoire de la métaphysique, dès lors, serait celle d’une pratique spirituelle depuis trop longtemps confondue avec une discipline rationnelle. 

 La métaphysique, pour les grands adversaires de ses prétentions illimitées que sont Kant et Wittgenstein, repose ainsi sur l’observation passive des lointains indicibles — sur la reconnaissance que leurs structures profondes resteront toujours invisibles à la raison, ou de l’ordre du sentiment.  

C’est ce genre d’idée, je crois, que Whitehead, le plus grand métaphysicien du siècle passé, a voulu combattre. Ou plutôt c’est parce qu’il a voulu combattre cela qu’il est devenu métaphysicien. L’ordre des raisons, pour lui, ne souffre aucune limite, il n’y a pas de sagesse en dehors de la pensée. Rien n’est extérieur à l’esprit. Whitehead vient du logicisme le plus strict : il a co-écrit, avec Russell, les Principia Mathematica, une tentative héroïque de réduction des mathématiques aux lois de la logique. Mais leurs destins bifurquent radicalement ensuite : Russell tient les objets du monde pour des faisceaux, peut-être accidentels, de propriétés conjointes, Whitehead ne renonce pas, face à ces jeux formels d’où découleront toute une école métaphysique particulièrement fertile, mais qui flirtera souvent avec le scepticisme, à chercher des raisons dernières dans la forme des objets du monde. Sa métaphysique sera organique, son univers sera vivant. Et il a  une façon assez amusante d’en assumer les conséquences. Il écrit ainsi, provocateur, qu’entre Galilée, qui croit aux faits irréductibles, et l’Eglise, qui croit à l’unité du monde créé, c’est la position du premier qui est irrationnelle. 

Le Moyen- Âge, écrit-il, est l’âge de la foi fondée sur la raison. La Renaissance est celui de la raison fondée sur la foi.  La science ne serait en cela se passer de la métaphysique, et de son sincère et profond intérêt pour l’unité du monde. Cette requête, hélas, est en général entendue comme un appel à spiritualiser la science, ou à élever le niveau de conscience des métaphysiciens — à les prier de se calmer un peu et d’aller faire du sport ou des invocations. C’est ainsi que mon édition, un peu ancienne, de La science et le monde moderne de Whitehead, l’un des meilleurs livres de métaphysique que j’ai lu, s’est retrouvée perdue dans une étonnante collection appelée L’esprit et la matière, aux côtés d’ouvrages d’alchimie, de théosophie et de parapsychologie.  En pleine Renaissance, aurait dit Whitehead.

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