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Femme sur un Velib

La mobilité

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai la sensation d’être moins un animal bipède qu’un être intermodal.

Femme sur un Velib
Femme sur un Velib Crédits : Peter Macdiarmid - Getty

Une malédiction bienfaisante a empêché il y a un peu plus de quarante ans les autoroutes urbaines de rentrer dans Paris : les espaces dégagés au bord du faisceau de Montparnasse sont devenus une coulée verte, le canal Saint-Martin est resté découvert, et même la voie rapide George Pompidou, au pied de Notre-Dame, à finalement été rendue aux piétons. 

Ils errent, hagards, dans le grand tunnel aux murs encore noirs des Tuileries, ne comprenant pas encore tout à fait ce qui leur arrive, expérimentant en famille leur liberté nouvelle au milieu des extracteurs d’air et des sorties de secours. 

Long de presque un kilomètre et encore épargné par les bacs à champignons en palettes recyclées de la requalification urbaine, par le street-art envahissant et par les autres bénévolences des budgets citoyens, ce tunnel est aujourd’hui le plus singulier, le plus beau des monuments de Paris : le cadavre habité d’une autoroute urbaine, l’écomusée du XXe siècle. 

Je rêve de voir l’opération rééditée sur les échangeurs aériens de La Chapelle et de la Porte de Bagnolet. Les chevets en arc-boutants et béton précontraint de la ville moderne deviendraient à leur tour des lieux de balades et des sanctuaires dédiés aux mobilités alternatives — la religion des métropolitains. 

Quand j’habitais au pied de la butte Montmartre je montais souvent à son sommet pour contempler le sortilège de cette ville grise et bleue comme un ciel, arrondie à ses bord comme un bol renversée et si dense qu’elle semblait techniquement interdite aux voitures, comme une médina, une cité italienne. 

Je traversais tous les matins, comme on aurait détaché les quartiers d’une orange encore verte, ce bloc compact à roller pour aller travailler de l’autre côté de la Montagne Sainte Geneviève — Paris était une sorte de half-pipe et la seule donnée urbanistique qui m’importait alors était l’usure asymétrique de mes roues et la qualité de la lubrification de mes roulements à billes — huit petits disques invisibles et cruciaux, les données immédiates de mon expérience de la ville, la réduction de celle-ci à sa qualité essentielle : la mobilité. 

J’ai exploré tous les modes de celle-ci avec une passion méthodique. Mon bonheur a longtemps été assujetti à la couleur des bornes Vélibs : vert liberté ou rouge désespoir. Je me suis lancé plus récemment dans l’aventure du freefloating, j’ai déjà trois abonnements pour des trottinettes électriques et je commence à lire sérieusement des comparatifs sur les différentes offres de roues gyroscopiques. 

Si l’ai longtemps compté mes pas au moyen d’une appli, jusqu’à ressortir si je n’avais pas atteint les 10 000, j’ai la sensation d’être moins un animal bipède qu’un être intermodal — après la vallée du Rift la ville moderne comme nouveau laboratoire anthropologique.

Développant déjà des traits spécifiques au nouveau territoire, hyperadapté à lui, nous ne sommes peut-être déjà plus capable d’en sortir.

Les parisiens ont ainsi passé leur été à se moquer des provinciaux rétifs au passage des routes secondaires à 80 km/h : parce que vous avez encore des voitures ? C’est singulier, comment faites-vous, personne ne vous a  jamais dit que c’était énergivore et contre-productif ? 

J’ai d’ailleurs expérimenté physiquement l’autre jour la séparation entre Paris, la ville coupée du monde, et cette légendaire périphérie motorisée. 

C’était un peu après Etampes et je voulais rejoindre l’une des pointes de l’étoile lumineuse que j’avais aperçues, la première fois que j’avais pris l’avion, dérivant comme un feu de Saint-Elme le long de l’aile de l’appareil — c’était le plus bel objet que j’avais jamais vu et je demeure ému, encore, d’avoir découvert ce soir-là que l’humanité vivait repliée dans les couvertures de survie des villes-monde.

Mais sans raison apparente, sur une route lisse et droite, ma roue avant s’est subitement bloquée et je me suis fracassé contre le sol et la Beauce a pris la couleur automnale de la Bétadine. 

Ma seule hypothèse, quant à la cause de ma chute, tient presque du surnaturel : j’ai chez moi un plan en relief de l’Ile de France et je suis tombé exactement à l’endroit où celui-ci s’arrête, comme si j’avais atteint les bords du monde.

Ici le charme qui avait privé Paris d’autoroutes n’agissait plus. J’étais sorti de l’aire de la mobilité et arrivé à l’endroit où commence l’univers du transport. 

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