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Ecrivain dans un bistrot

J'ai mieux réussi ma montée à Paris que Lucien de Rubempré

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La montée à Paris, c’est l’archétype de toutes les mythologies françaises.

Ecrivain dans un bistrot
Ecrivain dans un bistrot Crédits : Image Source - Getty

Si l’on considère que Paris c’est la France, ou que Paris ce n’est pas la France, alors on doit lire Les illusions perdues.

Si l’on estime que le bicamérisme est vital à la démocratie et que les sénateurs ruraux vengeront les girondins, alors on doit lire Les illusions perdues. 

Si l’on rêve au contraire de voir disparaître le sénat et réaffirmer partout les grandeurs régaliennes, alors on doit lire Les illusions perdues.

Si l’on hésite, enfin, à passer la Loire dans n’importe quel sens, qu’on trouve Lyon trop italien, Bordeaux trop espagnol, Paris trop germanique ou la France impossible, alors on doit lire Les illusions perdues.

Si l’on pense que l’opposition entre Paris et la province est ce qui clive le mieux l’imaginaire national, alors on doit considérer que Les illusions perdues de Balzac est le plus grand des romans français.

Les illusions perdues racontent précisément cela, cet abîme et ce jeu entre Paris et la province, à travers les mésaventures d’un grand homme de province monté à Paris.

La montée à Paris : c’est l’archétype de toutes les mythologies françaises. 

J’ai lu trois fois Les illusions perdues, une fois en province, une fois juste après ma montée à Paris, la dernière fois dix ans plus tard. 

La première fois j’habitais Nantes et j’écrivais la nuit dans des carnets romantiques. Je m’étais identifié sans mal au destin du pauvre Rubempré, plein de promesses à Angoulême et d’ambitions parisiennes. J’irais moi aussi mais je ferais plus attention à mon âme, je la vendrais plus cher, et exclusivement à Gallimard. 

Le seconde fois j’ai détesté Rubempré. Je l’ai trouvé tellement faible, tellement naïf et tellement provincial. J’étais fier d’avoir mieux réussi que lui l’épreuve de la montée à Paris. 

J’étais arrivé un mercredi. Je logeais chez un ami venu comme moi de Nantes, mais l’année précédente. Il travaillait à La Défense. Il avait habité au début un tout petit meublé et je me souviens qu’avec son premier salaire il s’était acheté son premier costume. Après un an il avait pu emménager dans un studio plus grand et c’est là, en plein Sentier, dans une pièce accrochée à l’enseigne lumineuse verte, aujourd’hui disparue, d’un atelier de confection, que j’ai commencé ma vie parisienne, confiant dans l’idée que si tout se passait mal, je pourrais toujours devenir livreur de tissus — le Sentier subissait encore très peu la concurrence d’Aubervilliers et de la Chine. 

Je m’étais levé à 6 heure, le lendemain, et  j’étais allé à l’ouverture des kiosque de la Gare de l’Est pour acheter un exemplaire de l’hebdomadaire De particuliers à Particuliers. J’avais ensuite passé la matinée, comme des centaines d’autres provinciaux, à saturer les boîtes vocales des rares loueurs de studios accessibles. 

Ce jour-là, c’était en septembre 2002, j’avais eu de la chance, on m’avait rappelé, j’avais eu un rendez-vous avec une trentaine d’autres ambitieux et mon dossier avait été finalement retenu. 

Je n’avais pas un meuble, rien, seulement un vieux matelas Ikea roulé sur mon sac à dos, mais j’étais parisien, parisien de Château Rouge, pour 450 euros par mois. Et bien moins bête que Rubempré : j’avais identifié très vite la menace, qui ne venait plus de la presse et du Palais Royal, mais des pubards désenchantés et alcooliques de la terrasse d’en face, et j’avais rapidement appris à les éviter, préférant pour le moment enfouir mes dons infinis dans le cénacle confidentiel d’une librairie de quartier. 

J’ai évité ainsi bien des péripéties en attendant dix ans pour faire ma grande entrée en publiant mon premier roman, La théorie de l’information, et non L’archer de Charles IX, comme le maladroit Rubempré. 

J’avais relu, justement, Les Illusions Perdues quelques mois auparavant — et mon roman, qui faisait le récit, à sa manière, d’une montée à Paris, était d’obédience balzacienne. 

Ce qui m’avait frappé, pourtant, c’était cette fois l’empathie de Balzac vis-à-vis de Rubempré : la méchanceté de Paris, cette ville aux ambitieux prêts à assassiner tous les mandarins de la Chine pour réussir, excusait largement son échec. 

J’ai lu trois fois Les illusions perdues et j’en suis donc à 2-1 : la province gagne encore. 

J’ai publié assez de livres maintenant pour connaître la part de cynisme qu’il y a dans cette opération de pur idéalisme à laquelle j’ai souvent trop réduit mon ambition littéraire, et j’ai parfois la nostalgie d'Angoulême. 

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