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Un homme observant la nature à travers des jumelles

La nature à travers des jumelles

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai toujours préféré Science & Vie Junior à La hulotte

Un homme observant la nature à travers des jumelles
Un homme observant la nature à travers des jumelles Crédits : Xijian - Getty

J’avais un ami qui avait la même chambre que moi : dans notre quartier une dizaine de modèles de pavillons se répétaient, des plus petits aux plus grands, des Evry à petits péristyles aux grandes Fleury à bow-windows. Mon ami et moi, nous habitions dans une Amboise, le modèle intermédiaire, au toit délicatement galbé, presque comme celui d’une pagode. C’était un quartier dit à l’américaine, mais je me souviens surtout d’un entrelac d’impasses aux noms bucoliques : place des églantines, rue des Bouvreuils, impasse des moissons. J’avais un nid d’hirondelles dans le pignon au-dessus de ma fenêtre et des centaines de musaraignes et de rouge-gorges devaient nicher là, dans les haies des maisons, et fuir l’arrivée des voitures comme les bêtes des champs fuyaient là-bas, de l’autre côté de la ligne haute-tension, les moissonneuses-batteuses de la campagne voisine. Pour parfaire cette illusion, un délicat mimétisme urbanistique avait d’ailleurs disposé des cathédrales de Chartres un peu partout : toutes les maisons qui donnaient sur un axe avaient en effet  vu leurs toits recouverts de distinctives ardoises vertes, qui reprenaient le joli vert-de-gris de la cathédrale beauceronne. 

C’était l’époque où les magasins Truffaut régnaient sans partage sur le monde du jardinage, et j’avais eu l’impression de grandir sous le biodôme blanc et futuriste de la structure autoportante en béton qui les caractérisait alors : le paysage était légèrement truqué, c’était une nature reconstituée, mais cela m'allait bien, je crois. 

La chambre de mon ami était identique à la mienne à deux détails près : il était abonné à La Hulotte, un magazine animalier, et il possédait la base spatiale Playmobil octogonale, avec sa belle voûte en plastique bleu, ses hublots ovoïdes et ses écoutilles rouges — le complément idéal de la navette aux roues noires et aux essieux métallisés que j’avais eu à un Noël d’entreprise. 

Autant j’étais jaloux de ce jouet futuriste, au point d’envisager encore, 30 ans plus tard, de le racheter à l’occasion, autant ce magazine animalier me consternait, et je ne l’aurais pour rien au monde échangé contre mes Science & Vie Junior : l’époque était à la conquête des astéroïdes, à leur exploitation minière par des robots orange et bleus, et non la pieuse collecte des pelotes de réjection de la chouette hulotte. Mon ami, véritablement intoxiqué par ses lectures, avait pourtant tenu à ramener en classe des pelotes véritables, sortes de petits charniers pleines d’ossements de mammifères en suspension — les ancêtres de ces vénérables musaraignes qui avaient réussi à survivre aux dinosaures, à se faufiler entre leurs lourdes pattes, musaraignes dont nous étions les ancêtres reconnaissants, même s’il nous arrivait de les pourchasser à notre tour avec nos moissonneuses. Les collectes des lecteurs de La Hulotte ne me semblaient pas, ceci dit, tellement plus déloyales. 

Le monde animalier m’ennuyait en fait terriblement — passé le chien, rien ne me semblait bon à embarquer sur la future arche spatiale — le chien comme créature hybride entre l’enfant et le robot, bien plus que comme merveille de la nature. 

J’ai retrouvé cette dialectique, aussi structurante qu’enfantine, en faisant récemment des recherches pour acquérir une paire de jumelles : quel grossissement, quel système de prisme — prisme de toit ou prisme de Porro —, quel revêtement antireflet, quelle marque choisir ? Je n’avais pas spécialement besoin de jumelles, mais comme j’approche de mes 40 ans, je fais ainsi des listes mentales de cadeaux à m’offrir, et ce qui me plaisait surtout dans les jumelles, c’était, plus que la vue à distance qu’elles promettaient, la grande variété de la gamme de prix sur laquelle elles s’échelonnaient : à part les montres, je ne connais pas d’autres objets susceptibles de voir ainsi leur prix varier d’un facteur 1000 sans changer de fonction. 

Les jumelles, à mesure que j’avançais dans mes recherches, devenaient purs fétiches, pures marchandises marxiennes : un lieu de regarder le monde capitaliste, le monde industriel, avec extase, effroi et délectation. 

Je savais bien sûr où tout cela me conduisait : j’étais en train de refermer sur moi les portes de la base spatiale Playmobil, d'accéder à ses volumes bleutés, de me décomposer avec délice dans les prismes compliqués de la modernité tardive, de regoûter avec nostalgie au sentiment d’apesanteur, apesanteur dont une anomalie inexplicable dans le cheminement du progrès avait injustement privé ma génération. 

Très vite, pourtant, j’ai été repris à regret par le monde naturel, rattrapé par l’ennuyeuse Hulotte : c’est en effet sur les sites d’ornithologie, dans les blogs des naturalistes amateurs, qu’on trouve les meilleurs comparatifs de jumelles. 

Et je n’étais pas préparé encore à considérer la nature comme un banc d’essai recevable. 

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