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Maison de la Radio à Paris

La normalisation

4 min
À retrouver dans l'émission

Les ongles humains et les dorsales océaniques poussent à peu près au même rythme : il y a comme un problème d’échelle.

Maison de la Radio à Paris
Maison de la Radio à Paris Crédits : GARDEL BERTRAND - AFP

La normalisation c’est le grand projet et le grand mythe du monde industriel.

Je m’en suis souvenu devant les pages répétitives d’un livre de Bernd et Hila Becher : des dizaines de structures identiques, des chevalements de mines qui ressemblaient de loin aux planches des dessins techniques de la Tour Eiffel, voire d’un peu plus loin à des planches entomologiques consacrées à une famille de scarabées particulièrement monotones.

De près, le plus saisissant, c’était pourtant les variations infimes de la structure : les rayons de la poulie n’avaient pas la même grosseur, les poutres obliques étaient accrochées différemments. 

Ces variations avaient quelque chose de décevant, comme si la forme standard n’existait pas, que le taylorisme n’avait pas été découvert et que l’industrie minière traitait encore la Terre avec la même gaucherie que les hommes préhistoriques avaient mis à dégrossir leurs silexs. 

Leur mission, pourtant, était précise et univoque. Elle consistait à accélérer les mouvements de convection par lesquels la Terre offrait aux hommes, comme le tapis roulant d’un restaurant de sushis, des continents toujours neufs et remplis de trésors géologiques sans cesse renouvelés. 

Les ongles humains et les dorsales océaniques poussent à peu près au même rythme : c’est trop long, il y a comme un problème d’échelle. Il fallait rendre cet élan vital du globe commensurable avec la vie humaine. Les forces de convection seraient dorénavant appliquées directement à la croûte terrestre pour faire remonter, à un rythme toujours plus soutenu, les bulles de plus en plus légères des palais de l’industrie,  libres comme des grains de pollen mais durs comme les billes en carbure de tungstène d’un roulement à bille de dimension continentale.

Un artiste de la lithosphère, un héritier du land-art, s’est récemment amusé à rassembler, sous formes de sphères étincelantes, la quantité de métal exacte qu’on avait extrait de différentes mines à ciel ouvert. L’objet était posé là, inerte, hagard, au milieu du paysage qu’il avait dévasté. Il n’agissait bien — on aurait autrement été, à chaque fois, devant l’œuvre la plus chère du monde — d’un montage photographique. Ces sphères étaient aussi virtuelles que celles qu’on aimait faire, à la préhistoire de Photoshop, pour vanter ses effets de texture et la qualité des reflets  : de purs objets baroques.

Comme l’était cette autre sphère, presque aussi légère et fausse, dont j’avais assisté à la paradoxale apparition dans le tutoriel vidéo d’un jeune japonais qui, après avoir roulé en boule du papier d’aluminium, l’avait méthodiquement poncé  pour obtenir un objet presque aussi brillant, mais rempli de circonvolutions internes et cérébrales. La normalisation n’est pas un état fixe du monde, c’est une opération de prestidigitation, une planche contacte remplie d’alvéoles qu’on peut froisser comme du papier bulle. 

Les chevalements des Becher en ont la folie crépitante. Ils sont imparfaits car ce ne sont pas des machines, mais des poulies de théâtre qui tiennent suspendues les grandes plaques métallisées de la lithosphère. Il n’existe peut-être aucune machine authentique, mais un ensemble d’effets baroques auxquels on a donné le nom ironique de modernité.

L’ère industrielle est un décors de théâtre et je vous parle depuis l’une de ses plus jolies scènes, depuis la Maison de la Radio. Si les micros ont l’air d’être tous les mêmes, je sais que dans les toilettes, ces temples carrelés de la normalisation, les robinets ont lamentablement échoués à être tous identiques. 

L’architecture circulaire du bâtiment, qu’on rénove par tranches et par arcs de cercle, en est responsable : les robinets de France Inter, provisoirement, brillent plus que ceux de France Culture ; mais quand on changera les nôtres, c’est ceux-là qui paraîtront d’un archaïsme macronien. 

La forme même du bâtiment aurait dû m’avertir : la geste moderne achevée de cette barre circulaire qui se prosternait au pied d’une tour préfigurait déjà les plus joyeux débordements du post-modernisme : comment ne pas y voir en effet un jeu avec la forme du château-fort, un bilboquet démesurément élargi et obsédé par l’idée de donjon ?

Et comment ne pas voir, dès lors, dans les chevalements des Becher, des dragons véritables, des dragons qui tirent sur le globe avec la lancinante insistance d’un démarreur de tondeuse ? Comment ne pas voir, enfin, dans le grand théâtre attentif du monde un moteur prêt à redémarrer, comme un deus ex machina climatique et vengeur.

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