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Photo du patrimoine agricole de la Beauce

Apprendre en pédalant

3 min
À retrouver dans l'émission

Je crois savoir maintenant à quoi ressemble une épidémie de scorbut quand le dernier tonneau de jus de citron a été vidé dans les méplats du Pacifique.

Photo du patrimoine agricole de la Beauce
Photo du patrimoine agricole de la Beauce Crédits : Catherine BIBOLLET - Getty

J’ai eu un doute en prenant au Naturalia un quatrième paquet de bananes séchées du Cameroun pour ma sortie à vélo du lendemain : et si ce que j’aimais vraiment ce n’était pas faire du vélo, mais manger des bananes séchées jusqu’à l’écœurement ?

J’ai des souvenirs terribles d’un Paris - Chartres par vent de face, qui m’avait vu épuiser toutes mes barres de céréales avant d’avoir doublé Rambouillet.

La Beauce m’était apparue immense et disproportionnée. C’était comme parcourir à l’envers la vis d’Archimède d’un silo à blé. Mes coups de pédales ressemblaient aux efforts désespérés d’un promeneur qui s’enfoncerait au moindre geste un peu plus profond dans des sables mouvants. 

Je me souviens aussi d’avoir rêvé un dimanche, devant ma troisième boulangerie fermée, du nappage d’un Pithiviers dans le Gatinais impitoyable. 

Je crois savoir maintenant à quoi ressemble une épidémie de scorbut quand le dernier tonneau de jus de citron a été vidé dans les méplats du Pacifique. 

J’aurais pu croquer dans un reste de betterave — une betterave déjà creusée par différents rongeurs qui lui avaient donné la forme communicative d’un crâne. 

Plus généralement, c’est à trois heures de vélo de Paris qu’on trouve certains des paysages les plus impitoyables sur le plan diététique.

Depuis la banane bleue, pour rester dans le domaine des aliments énergétiques, on sait que l’imagination géographique ne connaît pas de limites, et je ne résiste pas à développer ma propre métaphore géographique à connotation gastronomique, du bassin parisien : aux assiettes empilées de la théorie canonique — la masse de Paris ayant déformé les couches géologiques de son sous-sol, jusqu’à faire se relever leurs bords de porcelaine cassante dans les cuestas des lointains champenois ou lorrains — je préfère la théorie, plus lancinante et plus proche de mes sensations abrasives, de la meule à grain, théorie qui garde Paris au centre mais qui ferait lentement rouler jusqu’à lui, par les fissures rayonnantes des affluents de la Seine, les grains de blés du Vexin et de la Beauce, jusqu’au donjon du Louvre de Philippe Auguste : Paris aurait lentement levé, au cœur de ce désert céréalier, Paris aurait été cuit comme un gros pain de campagne — ces pains dont mon Naturalia du Faubourg Montmartre s’est fait une spécialité, et dont mes efforts lancinants de cycliste brûlent les derniers glucides à l’endroit même où ils ont été assemblés par photosynthèse, dans les premières difficultés du paysage.

Les forums sportifs ont des milliers de pages consacrées à cette improbable rencontre entre les infimes cassures de celui-ci et la sensation de douleur dans mes cuisses — la plus populaire fait intervenir la VO2max, l’acide lactique et la chimie mitochondriale. 

Un théorie plus mathématique aurait cependant ma préférence : les côtes, comme des épis sur le globe, sont des tangentes de la terre, et mettent le cycliste, à la vitesse instantanée problématique, dans la situation nauséeuse, hésitante, d’avoir à calculer des infinis contre-intuitifs. 

Incapable de vraiment m’avancer sur ce terrain mathématique, j’ai souvent eu recours, à cet instant critique, à des infinitésimaux plus accessibles et plus cristallins, et j’ai tenté de retrouver un équilibre précaire en tordant mon bras pour atteindre, c’était avant ma découverte providentielle de la banane séchée, une gourde de jus de pomme.

L’objet n’a pas plus d’un quart de siècle. Directement issu de la recherche spatiale et échappé, comme la manne, des mains d’un cosmonaute sous contrat avec l’industrie agro-alimentaire, ces petites poches de fruit concentré, premières pommes à invalider les intuitions agronomiques de Newton — où à les généraliser, plutôt, jusqu’au paradoxe génial de l’apesanteur — ont peut-être conservé des vertus antigravitationnelles.

Une petite révolution de leur design, aussi discrète que celle qui a rendu les bouchons des stylos bic respirables, a en tout cas récemment affecté leur structure, en conférant à leurs bouchons la forme d’une hélice plus facile à défaire par des mains enfantines, en démultipliant leur force, selon le principe bien connu du levier.

Ou de celui du dérailleur : on est passé d’un vigoureux braquet de 5 à un souple braquet de 1.

Les boutiques cyclistes spécialisées ne s’y sont pas trompées : passés leurs rayonnages dentelés consacrés aux merveilles mécaniques des groupes compacts et des plateaux ovalisés, on trouve toujours, sur le meuble de caisse, comme des bonbons dans une boulangerie, des tubes de diverses substances énergétiques concentrées dans des flacons aux bouchons ergonomiques.

Et il y avait bien, dans les premiers kilomètres du Ventoux, des centaines de tubes d’une mystérieuse Chevrotine aux bouchons aériens comme des graines d’érables partout dispersées sur le sol.

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