LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Muséum National d'Histoire Naturelle à Paris

La paléontologie

3 min
À retrouver dans l'émission

J’étais samedi dernier à la galerie de paléontologie du Muséum.

Muséum National d'Histoire Naturelle à Paris
Muséum National d'Histoire Naturelle à Paris Crédits : LUDOVIC MARIN - AFP

C’est, aussitôt après les planètes habitées, l’un des plus jolis objets de l’univers : j’étais samedi dernier à la galerie de paléontologie du Muséum. C’est au rez-de-chaussée une incroyable collection de squelettes. Peut-être ceux qu’on a extrait, d’ailleurs, de la galerie voisine — la galerie des animaux naturalisés. Il y a là toutes les variations de la nature sur le thème imposé du vivant. 

Les vitrines aussi sont intéressantes.

J’évite en général celles du fond, pleine de siamois humains et de fœtus hydrocéphales : c’est mon unique souvenir de ma première visite à Paris. J’avais 5 ans, j’avais eu terriblement peur. À ma première visite à Nantes, j’étais d’ailleurs tombé, dans une expo photo que je croyais anodine, sur un agrandissement de l’objet maudit, qui couvrait un mur entier du musée des beaux-arts. Je vous passe mes mésaventures avec les pages tératologie, la science des monstres humains de l’universalis ou cette malencontreuse ouverture d’un livre de photo sur le Japon, qui promettait d’être plein de cerisier en fleurs, mais dans lequel j’avais découvert ces vastes hangars de barils bleus dans lesquels sont conservés les corps mal-formés des enfants d’Hiroshima. 

Il m’est venu une idée elle aussi monstrueuse, sur la petite mezzanine qui surplombe les collections de fossiles : on était en face d’un chef-d’œuvre de précision scientifique, et même, un peu plus que cela, d’un outil de prestige, de l’un des plus beaux ornements qu’avaient imaginés les pays industriels, autour de 1900, pour mettre en scène le triomphe de la civilisation. La nuit du temps, le hasard même avait été vaincu. Ces pierres en formes d’os avaient été patiemment ré-asssemblées dans toute les capitales de l’Europe. Elles étaient les plumes sur les casques des empires, le progrès qui faisait la roue.

On traite d’ailleurs, dans les vitrines consacrées à l’anatomie comparée, les cœurs injectés de suif à l’époque de Buffon comme des œuvres d’art, qu’on restaure soigneusement et dont on repeint à la main les ventricules dans un rouge et un bleu conventionnel. Cela m’avait rappelé ce qu’il était advenu du cœur de Louis XIV à la Révolution: il avait été vendu comme pigment à un peintre de paysages. Un perroquet qu’on avait éviscéré pour présenter aux visiteurs ses nombreux sacs cervicaux tendaient, au dessus, de ces cœurs reconstitués, des plumes intactes au formol indifférent. 

Mais je ne pouvais m’empêcher de me poser une question idiote : à quoi aura servi tout cela, cette grande salle de bal du vivant, ces animaux en squelettes d’apparat, ces grandes spirales décoratives au mur en forme d'ammonites fossiles ? La réponse qui m’est spontanément venue était un peu consternante mais je ne parviens pas à la trouver entièrement fausse : le bilan de cette aventure intellectuelle qui menait des premiers fossiles que Lamarck avait étudié à la sublime théorie de l’évolution de Darwin était pour le moment catastrophique — l’usage principal qu’on avait fait de ce spectacle et de la théorie qui prétendait l'ordonnancer, cela avait été le nazisme. 

C’était une traduction incroyable mauvaise, biaisée et malveillante de la théorie de l’évolution, mais cela s’en était malgré tout, et très explicitement, voulu une traduction possible. C’était bien cet objet scientifique neutre étalé là sous mes yeux qui avait pris, en empruntant un peu de chair à la théorie du surhomme et un peu de cartilage au nationalisme de 1914, l’aspect de cette créature politique monstrueuse. 

J’ai pensé alors à une autre collection de crâne qu’on avait elle aussi emmenée dans des aventures politiques qui la dépassaient un peu. C’était une collection qui avait servi, directement, comme si on était venu se battre ici dans la cage thoracique du cachalot ou du Brontosaure, de théâtre de guerre. La chose était cependant très particulière : la guerre qu’on y avait livré avait été une guerre par procuration et n’avait pas vraiment fait de morts. Chose plus bizarre encore, la collection ne comptait qu’une seule pièce, petite, poussiéreuse et accrochée un peu n’importe comment au grand ciel étoilé.

Il fallait zoomer loin à l’intérieur, comme dans la vidéo que la Nasa vient de diffuser, pour comprendre vraiment son importance muséale : on y trouvait les reliques, étonnamment intactes, d’un module d'atterrissage, petite mouche d’optimisme sur le tableau sombre des usages politiques du savoir et des dérives de la techno-science.

Intervenants
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......