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Appareil photo sur fond jaune

Réflexion sur la vanité de la peinture pendant une séance de photographie

3 min
À retrouver dans l'émission

C’est à ce moment, j’étais anormalement attentif, que j’ai entendu, comme le déclic à contre-temps du boîtier Leica du photographe, une écaille de peinture tomber sur le sol.

Appareil photo sur fond jaune
Appareil photo sur fond jaune Crédits : Hugh Adams / EyeEm Créatif - n° : - Getty

J’ai été photographié l’autre jour dans le petit salon de l’hôtel particulier de mon éditeur. Je me suis habitué mais j’aurais rougi si je m’étais entendu prononcer, même en rêve, ce genre de phrase il y a 20 ans, quand être édité là représentait pour moi toute la gloire du monde.

Ce n’est jamais vraiment agréable, pourtant, de se faire photographier, on sent soudain tout le poids des muscles qui composent un visage, on sourit bizarrement, les étoiles des yeux plissent à contre-temps, les coins de la bouche tirent un peu, on a les bras qui tombent comme le Pierrot de Watteau, on se sent aussi bête que lui. 

Le photographe, venu du pays bigouden, m’a dit qu’il m’écoutait dans sa voiture, je m’en voudrais donc de dénoncer plus avant les mystères du pactes qui lie le photographe à son modèle.  Je peux juste dire qu’il déplaçait des volets articulés beiges comme un assistant de Vermeer et que je faisais un peu la conversation, les yeux perdus comme l’herbe entre les pavés de la cour.

Mais un studieux silence s’est rapidement réinstallé, tandis qu’il me donnait des indications de regard avec le doigt en manœuvrant doucement les menuiseries néerlandaises. 

C’est à ce moment, j’étais anormalement attentif, que j’ai entendu, comme le déclic à contre-temps du boîtier Leica du photographe, une écaille de peinture tomber sur le sol. 

Encore tenu à un demi-silence — je crois que le problème, ce n’est pas que je n’aime pas être photographié, c’est que déteste la méditation, et que rien ne me fait plus souffrir que d’avoir à me taire — j’ai dû suivre en pensée l’écaille invisible, comme on chevaucherait un long dragon chinois. 

Je fixais justement un tuyau d’arrosage jaune étincelant et je me suis mis à réfléchir, dans cette pièce qui demandait clairement un rafraîchissement, au destin de la peinture et des choses peintes en général — teinté dans la masse le tuyau ne craignait rien mais le reste du monde m’est apparu aussi corruptible que ce sourire que je n’arrivais pas a tenir plus d’une seconde ou deux. 

Réfléchir à la vanité de la peinture pendant une séance de photographie : j’étais presque retombé à l’âge impressionniste. J’étais plus loin encore j’étais soudain dans une voiture sur l’autoroute entre Rabat et Casablanca, dans un temps incertain : aux publicités géantes pour des opérateurs téléphoniques avait succédé une battue médiévale opposant un groupe de paysans pieds nus à un chien enragé. Mais à l’instant d’après le monde était redevenu moderne quand nous avions longé les grands cylindres étincelants des cuves de l’usine Colorado, le champion marocain de la chimie, le plus grand fabricant de peinture d’Afrique. J’étais soudain arrivé dans la cave du célèbre livre d’enfant Le magicien des couleurs. Et je m’étais dit, réflexion enfantine que j’avais déjà dû me faire devant les premières pages du livre, les pages en noir et blancs ou celle qui relatait les première expérimentations monochromes du magiciens, que la totalité du monde humain tel qu’il nous apparaît était dans ces grandes cuves en inox, que notre monde est un objet peint, que nous ne voyons jamais les choses mais seulement les pigments dont on les a recouvertes. 

Et c’est là que j’ai repensé, aidé par le bois écaillé de ce volet qu’aurait manipulé Talleyrand, à cette porte que j’avais peint cet été — l’unique chef d’œuvre de ma vie d’éphémère Compagnon du Devoir. 

Cela m’avait anormalement passionné. J’avais peint des volets, en des temps plus lointain,  et même un banc, un été, près des ruines du château de Lavauguyon. Mais la peinture en 25 ans avait fait des progrès spectaculaires : fluide, adhésive, presque instantanément séchante : c’était un pur délice satiné et couvrant, la porte lentement se métamorphosait en objet éternel, j’étais devenu encore plus fou que le magicien, je me suis mis à peindre les chaises voisines, puis mes cheveux, ma fille, le sol de la courette et l’eau de la mer en rinçant mon pinceau.

Et j’ai ressenti comme une injustice dans le fait que le prix du mètre carré de réel atteigne ses sommets dans les tableaux de Vermeer, et que le petit pan de mur jaune de la Vue de Delft, comme un chien enragé du capitalisme, suffirait à racheter les millions d’hectares de peinture que le soleil brûle chaque année au Maroc, et que Colorado restaure héroïquement.

Pierrot étourdi, j’ai réalisé tard que j’avais oublié de demander au photographe s’il avait fait le choix de la couleur ou du noir et blanc.

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