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La philosophie, une pratique qui relève de la magie ?

Faut-il qu'il y ait un truc pour qu'il y ait encore de la magie ?

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La philosophie n’a rien à voir avec la recherche de la vérité, c’est essentiellement une pratique magique : ou bien l’invention d’une nouvelle magie, ou bien la recherche des traces de magie résiduelle dans ce monde.

La philosophie, une pratique qui relève de la magie ?
La philosophie, une pratique qui relève de la magie ? Crédits : Sean Gladwell - Getty

L’invention d’une nouvelle magie, d’une magie construite à l’imitation de l’ancienne, mais comme améliorée, rendue consciente, de se savoir magie, et non seulement métaphysique, c’est une forme particulière du kitsch philosophique, un grand courant bizarre qui va de Swedenborg à Heidegger ou Meillassoux, et qui voudrait ressusciter les anges ou les dieux défunts, réintroduire du jeu dans toutes les choses, de l’esprit dans l’histoire, hypostasier l’être défunt, recoudre le dieu pan démantelé des nietzschéens. 

Ainsi de cette phrase programmatique, incontestablement belle, voire irrésistible, de Quentin Meillassoux mais à laquelle je crois précisément qu’il faut résister, non pas parce qu’il s’agirait d’un paralogisme, nous ne sommes plus des enfants de Bouveresse, mais parce qu’il s’agit, strictement d’une formule magique, et que s’il est du rôle des philosophes de rechercher la magie, il ne leur appartient pas de la convoquer aussi éhontément : « De l’inexistence de Dieu, écrit Meillassoux, s’infère un monde suffisamment insensé pour que Dieu même puisse s’y produire » — inférence séduisante, mais plus proche, je crois, de la sorcellerie que de la philosophie. L’inexistence de dieu comme enchantement ultime, c’est comme l’oubli de l’être chez Heidegger, c’est une idée très romanesque, une intrigue excellente, mais qui passe à côté, je crois, de l’essence de la philosophie, qui perdrait à n’être que ce conte de fées, que ce lieu où la la magie serait rétablie, mais pour quelques initiés seulement, dans un château imaginaire, un chalet de la Forêt noire. Pire que de voir la magie disparaître, ce serait de la trouver confisquée dans un Poudlard philosophique, et d’accepter que les hommes, à l’exception des résidents du château, seraient tous des moldus. Espoir du monde, sur le papier et dans les légendes, la philosophie serait en réalité la raison principale de désespérer, pour les hommes de la plaine, privés de ses lumières rares.

De l’autre côté l’histoire de la philosophie, comme recherche de la vérité n’est pas tellement plus heureuse, voire horriblement décevante : au début, tout est philosophie, les triangles dans le sable, la trajectoire des comètes, la fourrure des bêtes, la forme des cités, la musique de la lyre, la forme des flammes, la mélancolie du poète. Et puis dès qu’un champ du savoir s’organise, il tombe, comme une branche morte, de l’arbre de la connaissance : l’histoire de la pensée, du point de vue du philosophe, c’est Adam et Eve assistant à leur premier hiver au paradis terrestre. Astronomie, physique, sciences politiques, psychologie, sociologie : le savoir se dessèche autour de lui, et bientôt, il ne lui restera plus que la métaphysique pour pleurer.

Ou pire, les sciences occultes : « Une philosophie qui n’inclut pas, et ne peut pas expliquer, la possibilité de lire l’avenir dans le marc de café n’est pas une philosophie authentique”. On connait cette étrange phrase de Benjamin, et c’est peut-être ainsi qu’il faudrait la comprendre.

Les magies anciennes, celles des éléates, des pythagoriciens, des grands présocratiques, sont tombées dans le domaine commun des sciences rationnelles. De l’autre, des magies nouvelles apparaissent, ce sont celles du futur, mais elles sont, par essence, condamnées, fallacieuses : toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie, écrivait Arthur C. Clarke. 

L’histoire du monde serait ainsi le passage d’une magie à l’autre, des éclairs de Zeus à ceux de Tesla, mais qui laisserait toujours le présent comme unique lieu dépourvu de magie. 

À moins que toute sa magie consiste en ce qu’il apparaisse — mince consolation des philosophes du temps, d’Augustin à Bergson, ou des phénoménologues existentialistes qui voudraient que la conscience soit un cosmos, un théâtre, un mauvais music hall : le présent comme mauvais numéro, aux trucs trop connus. 

Mais il existe justement une école, ténue et singulière, qui de Benjamin à Adorno, prit au sérieux le music-hall — le music-hall non pas en tant que métaphore, mais en tant que music-hall. 

S’il existait des spectacles de magie, ces marxistes singuliers amateurs de « fantaisie exacte » en conclurent que la magie existait bien, et qu’il était du rôle de la philosophie d’en témoigner — ainsi d’Adorno, dans la conférence inaugurale de l’école de Francfort, qui attribue à la philosophie une « fonction de résolution des énigmes”, qui viendrait « éclairer en une fulguration la figure énigmatique” qu’est devenu le monde : la philosophie comme technologie la plus avancée des sociétés qui sentent mourir la magie autour d’elle.

par Aurélien Bellanger

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