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Portrait d'Emmanuel Kant par Johann Gottlieb Becker (1768)

La philosophie allemande

3 min
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Leibniz, Kant et Hegel ...

Portrait d'Emmanuel Kant par Johann Gottlieb Becker (1768)
Portrait d'Emmanuel Kant par Johann Gottlieb Becker (1768) Crédits : Schiller-Nationalmuseum

J’ai été amoureux deux ans d’une fille qui avait choisi, parmi toutes les questions proposées par l’un de nos professeurs de licence, à l’issue du semestre traditionnellement consacré à l’étude de La phénoménologie de l’esprit, de traiter de la plus difficile : pensez-vous que les objections adressées par Hegel à Kant soient recevables ? Il ne s’agissait pas moins que d’établir la possibilité du savoir absolu, et on imagine aisément ce que mon amour a pu avoir, en proportion, d’intense. 

D’intense et d’un peu vain : longtemps la France a été la terre d’élection des théories kantiennes, versions améliorées, contenues, de la grande geste cartésienne — maîtres et possesseur de la nature pourquoi pas, mais comme idée de la raison seulement, et dans des limites assignées par l’intuition sensible. Alors l’idée hégélienne que poser des limites, c’était déjà une façon de les franchir, cela sentait un peu le souffre.

Élève attentif, j’avais bien perçu cela, tout au long du semestre. Hegel trichait dangereusement, et la mécanique bizarre, pétaradante, de La phénoménologie de l’esprit, avec son rythme ternaire et dialectique, celui d’un moteur mal réglé et sujet aux incessants effets de balourd du savoir absolu, ne me satisfaisait pas, je préférais les ailettes de refroidissement finement taillées du criticisme kantien, les gaz parfaits du schématisme transcendantal, l’aiguille d’injection de la loi morale — tout cet équilibre, cette rigueur un peu prussienne, ce goût des belles choses merveilleusement usinées dont je retrouve encore occasionnellement la trace, au hasard de mes errances électroniques, dans ces vidéos d’ouvrier de chez Porsche qui cerclent des pistons et qui les font lentement coulisser, dans la pâle blancheur d’une usine d’outre-Rhin. Et comme il m’apparaît méchant, alors, et inutilement français, ce jaloux de Péguy, ce fils d’une rempailleuse de chaise, qui écrivit un jour que « les kantiens ont les mains propres, mais qu’ils n’ont pas de mains. »

L’œuvre de Kant est si pleine de mains, au contraire, que celui-ci faisait reposer toute son esthétique sur le mystère de leur apparition — comment la nature avait réussi à sculpter ces objets si parfaits qu’on dirait des artefacts —, toute sa cosmologie sur leur chiralité, en imaginant cette énigme destinée à prouver l’idéalité de l’espace et du temps : il est impossible, aussi précis qu’on soit dans la description qu’on en fait, de dire si une main, dans un univers qui ne contiendrait que celle-ci, est une main droite ou une main gauche.

Les amateurs de paradoxes philosophiques auront reconnu, reformulée, une variante du principe d’identité des indiscernables de Leibniz : deux feuilles, dans tous les jardins de la Terre, seront toujours différentes.

Leibniz, Kant, Hegel : il y avait une hérédité merveilleuse, avec laquelle la philosophie française s’est longtemps contentée de jouer, contemplant ces trois noms, ou en intercalant de nouveaux, comme ceux de Wolf, de Marx, de Nietzsche, ou de Heidegger, sur la ligne imaginaire d’un histoire de la philosophie dont la Sorbonne, étonnamment, se voulait la grande spécialiste, actant, de façon toute kantienne, son renoncement à la métaphysique : le pays de Descartes était devenu, en toute conscience, le pays de Victor Cousin et de Félix Ravaisson, un pays d'interprète, modestes et scrupuleux, de l’inquiétante étrangeté germanique. 

Même nos grands philosophes, les héritiers de Descartes et les tenants les plus vernaculaires de la philosophie française, cédaient à ce tropisme.

Je ne sais plus qui a dit que l’un des faits les plus regrettables de l’histoire de la philosophie française, c’est qu’au lieu de traduire correctement Etre et temps, Sartre a écrit à la place le dispensable L’être et le néant : je ne suis cependant pas certain qu’il faille le regretter. 

Je suis assez âgé pour avoir connu l’époque énigmatique où la philosophie française adulait Heidegger sans réserve — ce qui est apparu comme la grande erreur stratégique d’un Finkielkraut, d’un Sollers, peut-être même d’un Foucault, quand il s’est avéré que Heidegger n’était peut-être pas le meilleur marteau qu’il y avait, si l’on voulait taper sur les nazis, ou sur le biopouvoir en général.

Il est étonnant aussi, alors qu’il aurait du être le principal introducteur de l’immense métaphysicien anglais Whitehead en France, qu’on retienne plutôt de Deleuze le nietzschéisme irritant de L’anti-oedipe — et que le seul livre de lui qu’on ait jamais lu en entier, c’est son petit traité sur Kant.

Le Marx de nos philosophes, marqué par le fanatisme incompréhensible de sa lecture althussérienne, a remarquablement peu subi, enfin, les intéressantes inflexions que lui ont imprimées les philosophe de l’école de Francfort.  

La philosophie allemande, au fond, n’existe pas vraiment, sinon comme alibi du colossal manque de sérieux de la philosophie française.

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