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Recueil de poèmes

La poésie

4 min
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La poésie, c'est l’émulation, par des esprits échauffés, d’une prouesse algorithmique.

Recueil de poèmes
Recueil de poèmes Crédits : Hakan Jansson - Getty

Deux éléments m’ont convaincu, adolescent, de renoncer à écrire de la poésie.  J’avais pourtant les poésies de Mallarmé sur ma table de nuit.  Le premier c’est ma lecture du livre de Bachelard, L’air et les songes. Il expliquait que l’intuition poétique du vol ne reposait pas sur des battements de bras, mais sur le sentiment plus mercurien qu’on avait des ailes aux talons. Je n’avais évidemment jamais rien ressenti de tel — ni les ailes aux talons des voyants ni, d’ailleurs, les ailes aux bras des tâcherons parnassiens.  Cela m’obligeait à choisir un autre métier — à refermer, dans le meuble de l'Onisep, le petit tiroir en plastique grinçant du métier de poète. J’étais par ailleurs plus âgé que Rimbaud et je ne parcourais pas, comme lui, la campagne ardennaise jusqu’à épuisement.  

En réalité, la difficulté principale que je rencontre avec la poésie c’est que je n’en lis jamais : je n’y arrive pas, mes yeux décrochent tout de suite, pire encore qu’avec les mangas édités dans leur sens de lecture japonais. Je suis perdu tout de suite et les rimes, au lieu d’exciter ma mémoire, m’endorment presque immédiatement. La solution serait d’en écouter : j’ai un souvenir très fort d’une lecture d’Aragon sur cette antenne en 1999. Et puis évidemment d’une lecture, quelques mois plus tard, d’un poème de Houellebecq. « En fin de soirée, la montée de l’écœurement est un phénomène inévitable / Il y a une espèce de planning de l’horreur. » Je dois à peu près tout, en littérature, à ces deux premiers vers du poème Fin de soirée. J’ai écrit un livre sur Houellebecq qui n’est quasiment que l’exégèse de cet instant de grâce. C’est peu. On pourrait parler d’une rencontre ratée. 

Mon truc, indubitablement, c’est l’écriture romanesque. J’aime bien quand ça avance, j’aime bien les autoroutes.  Je me méfie de la beauté, et plus généralement de la contamination de la prose par la poésie. Le livre qui m’a demandé le plus d’effort à finir, c’est Aden Arabie, de Nizan. Cent pages à peine, mais toutes compactées d’intuitions poétiques et de métaphores merveilleuses. La poésie n’est pas morte, comme on l’a souvent dit, dans la seconde moitié du XX e siècle, elle s’est réfugiée dans le roman : ça  a été le règne du style, de la petite musique, des empâtements de la langue. J’ai vu alignés, quand j’étais libraire, les centaines de romans des rentrées littéraires, des romans que personne ne lirait jamais : la poésie, en France, n’a pas disparu, elle a seulement triomphé au mauvais endroit. J’en ai eu la conviction définitive en observant la façon dont Houellebecq était appréhendé par le champ littéraire : comme un sociologue de génie doublé d’un styliste effroyable. Le contre-sens était total. L’extrême lisibilité de ses romans se trouvait presque à le desservir. De mauvais épigones de Barthes avaient même ressuscité pour lui la notion de style blanc — sans doute car il écrivait, nouveauté alarmante, dans une langue rationnelle. La littérature était devenue une décadence terminale de la théorie de l’information : le message, très ténu, était transmis avec une redondance vertigineuse et absolument contre-productive.  La poésie, c’est précisément l’inverse : une prouesse de codage telle qu’un message réduit à sa dimension minimale atteint des équivoques exceptionnelles. C’est l’art des bateaux en bouteille appliquée aux cerveaux, une variante du multiplexage, l’émulation, par des esprits échauffés, d’une prouesse algorithmique. Il faut faire crédit à Flaubert d’avoir voulu élever le roman à ce niveau — un niveau où la complexité de l’écriture tend soudain vers le simple : « J'ai l'idée, quand je fais un roman, de rendre une couleur. » A la synesthésie adolescente des voyelles de Rimbaud, Flaubert oppose cette maturité, cet orgueil esthétique.  

Si la poésie est un art de l’équivoque, le roman serait bien celui de la redondance. Le gris de Madame Bovary échappe par-là à son destin de couleur, d’intervalle arbitraire du spectre hertzien, pour prétendre à quelque chose de plus vaste, qui joue dans des dimensions inconnues — de l’ordre d’une couleur métaphysique, d’une Normandie considérée comme entité éternelle.  Ecrire en prose, c’est apprendre à marcher, comme Rimbaud, dans ce type d’espace. Un espace plus abstrait encore qu’un espace mathématique mais peuplé d’écrivains aux improbables noms de villages normands.  J’ai fini, en plein Paris, par  accomplir le vieux fantasme de mon adolescence ardennaise et par marcher 10 ou 20 kilomètres par jours. J’ai découvert, avec émotion, que j’étais talonné par la vieille sensation bachelardienne : il m’arrive, à pleine vitesse, de sentir une élasticité volatile sous mes talons, et de presque voler à travers les villes.  Je viens d’acheter des Nike Epic React pour verrouiller cette capacité poétique nouvellement acquise.

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