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Une voiture de police à Paris

La police

3 min
À retrouver dans l'émission

Mes rapports avec la police sont extrêmement limités.

Une voiture de police à Paris
Une voiture de police à Paris Crédits : Mario Gutiérrez - Getty

Mes rapports avec la police sont extrêmement limités. Je n’ai jamais porté plainte, je n’ai jamais eu de main arrachée par une grenade défensive.

J’ai passé, j’avoue, une nuit en cellule de dégrisement à Rennes mais j’étais très jeune, mais c’était un quiproquo : quelqu’un du groupe avec qui j’étais avait jeté un plot dans la rivière. Oui, je devais être un peu ivre. Assez, je m’en souviens distinctement, pour avoir plongé un peu plus tôt dans le vide-ordure d’un fast food — j’avais alors un certain penchant pour le burlesque. Mais pas au point de profaner la Vilaine.

Une voiture s’était en tout cas arrêtée et, ne voyant pas les brassards des hommes qui en était sortis, j’avais refusé d’obtempérer croyant, je le jure, à la brusque irruption d’une milice fasciste dans la nuit mouillée du samedi soir.

J’étais terrorisé, à 20 ans, par les videurs de boite de nuit — rentrer en boîte de nuit, c’était dans mon imaginaire bizarrement politisé, quasiment participer à un complot fasciste. Les baskets étaient interdites : c’était déjà tout un symbole. Je me revois faire demi-tour, dans le couloir qui menait à L’espace, la boîte de nuit à la mode, avec une fureur guevariste. 

J’avais quoiqu’il en soit réussi à échapper une première fois à la police, en m’enfuyant par la portière opposée, mais j’avais été rapidement repris, immobilisé sur le sol et menotté. Le doute n’était plus permis : j'avais bien affaire à des policiers. Et j’avais dû les agacer : les menottes étaient vraiment très serrées. 

La suite est triste et banale comme une scène téléfilm. La cellule de dégrisement avait souffert du peu de budget alloué au décors, le second rôle qui jouait le médecin des urgences avait une seule réplique, mais elle était excellente : « avez vous subi des violences de la part des policiers ? ». Oui, j’avais été arrêté. Sinon, ça allait. 

Tout s’est bien fini et, au terme de cette aventure éminemment foucaldienne, j’ai récupéré mon corps au lever du soleil — un peu poisseux, seulement, d’avoir été vomi par le Léviathan. 

Je n’ai, depuis, été contrôlé que deux fois — contrôles routiers compris. Étonnamment, les deux fois, au même endroit, à quelques mois d’écart : autour des installations calaisiennes du Tunnel sous la Manche.

Je m'étais alors souvenu des débats, en 1993 — le ministre de l’intérieur, Pasqua, était alors plus détesté que Colomb ne le sera jamais — sur l’élargissement des contrôles d’identité dans l’espace public.

Et j’avais eu le sentiment, oui, au pied du grand rond point panoramique, que nous avions cédés cette année-là quelque chose de notre liberté. Que s’était amorcé, peut-être, une dévolution de l’Europe à des Etats politiques antérieurs à l’habeas corpus.

J’ai essayé, samedi dernier, de forcer une barrière pour rejoindre le canal Saint-Denis — c’est normalement l’une des plus agréables manières de quitter Paris à vélo.

J’ai été stoppé dans mon élan, à peine ma fourche passée, par un policier anormalement nerveux. Je me suis souvenu, alors, que la police venait d’évacuer un camp de migrants ici-même quelques jours plus tôt.

Le dispositif policier était encore impressionnant.

J’ai dû rejoindre la prochaine porte — en réalité la passerelle en bois qui mène aux docks d’Aubervilliers, et qui est d’ordinaire l’un des plus sympathiques raccords urbanistiques entre Paris et sa banlieue.

Mais c’était cette fois plutôt comme un passage secret, un tunnel sous l’enceinte réapparue de l’ancienne ville fortifiée. Tout cela étant sans gravité, mais c’était la première fois qu’on m’empêchait de sortir de Paris — que planait sur la ville l’ombre anachronique d’un siège. 

J’ai eu le même sentiment qu’à Calais : que la crise migratoire était aussi le nom d’une crise du droit européen. J’ai contourné tout Paris par l’ouest et je suis revenu par le sud sans voir un seul véhicule de police et en grillant absolument tous les feux rouges que je pouvais. 

La  police est réapparue de façon indirecte pendant ma traversée des Tuileries.

Une dizaine de vendeurs de souvenirs à la sauvette se sont synchronisés, comme des pêcheurs traditionnels, pour relever ensemble des draps blancs remplis de tour Eiffel — l’un d’eux devait avoir aperçu la police.

C’était exactement la même image que deux heures plus tôt : celle d’une ville qui se refermait soudain, celle du passage d’un monde ouvert à un monde refermé sur lui-même.

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