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Le Palais de l'Elysée, décembre 2018

La politique comme un conte de fée

3 min
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L’Elysée, ces jours-là, aurait pu disparaître dans un nuage sans qu’on en soit vraiment surpris.

Le Palais de l'Elysée, décembre 2018
Le Palais de l'Elysée, décembre 2018 Crédits : Chesnot / Contributeur - Getty

Je pense que la meilleure découverte que j’ai faite dans ma vie, c’est quand je me suis aperçu que les haut-fonctionnaires faisaient de bons personnages romanesques : sens de la durée, morgue républicaine, passion de l’impartialité, tout m’intéressait en fait, jusqu’à la componction avec laquelle il prononçait “l’Etat” et la fausse nonchalance qui leur faisait dire le PM ou le PR plutôt que “le premier ministre” ou “le président de la République.”

Sincèrement, cela m’enchante. Cela m’enchante justement parce que cela ramène la république à un monde enchanté. J’avais adoré quand le prix de l’humour politique était allé à un ancien ministre qui constatait sobrement, comme une sorte de nouveau Cendrillon qu’”Être ancien Ministre, c'est s'asseoir à l'arrière d'une voiture et s'apercevoir qu'elle ne démarre pas”.

Je n’aime rien tant, aussi, que les articles sur les coulisses du pouvoir, spécialement de l’Elysée, qui finissent toujours à un moment par mentionner l'exiguïté des lieux, et le caractère improbable du couloir et de la porte, beaucoup trop basse, qui mène au bureau d’un conseiller important — c’est presque du Lewis Carroll. Que Louis XIV ait quasiment dû se baisser pour consulter ses ministres dans le minuscule cabinet du conseil, comme un enfant qui aurait joué aux poupées avec eux, cela relève de la même féerie — alors de se dire que ce serait en vérité eux qui auraient animé le roi et la France, avec leur inépuisable sens de l’Etat comme un fil invisible, c’était encore plus merveilleux que tous les voyages de Gulliver.

J’ai peut-être trouvé que le conte allait trop loin le jour où un ami, avisé mais excessif,  m’a dit un jour, en plein milieu du quinquennat de Hollande que le roi était nu —  nu, peut-être pas encore tout à fait, mais largement en dessous des 10% d’opinions favorables. J’avais été surpris, je m’en souviens, de le voir manier si facilement cette référence à Andersen : cela marchait anormalement bien. C’était l’époque des échappées à scooter de l’ancien président, et on n’aurait été à peine surpris de découvrir, en zoomant sur sa photo volée, qu’il n’y avait plus personne, depuis longtemps, sous le casque de son armure institutionnelle. 

Le président aux yeux rouges

C’est ce qui restera, peut-être, des gilets jaunes : il y aura eu, au plus fort du mouvement, un jour ou deux d’hésitation invisible, de quasi vacance du pouvoir. Presque rien, sans doute, mais cela aurait été la première fois, depuis la fuite à Baden, que les institutions auront à ce point semblé vides, ou bien seulement représentées par un ministre de l’intérieur épuisé, dans un manteau trop large, ou des députés qui donnaient l’impression fugace, à la télévision, qu’il ne jouaient plus l’avenir de leur mandat ou leur réélection, mais quasiment leur tête. Et l’impression de vide était d’autant plus profonde qu’on savait que le président était bien ici, retranché dans son palais, à quelques dizaines de mètres de la foule, presque à portée de voix, et recevant peut-être, pour toute remontée de terrain, des avis alarmants sur l’épuisement rapide des stocks de grenades lacrymogènes.

L’Elysées, ces jours-là — le charme n’a pas duré plus de 48 heures —  aurait pu disparaître dans un nuage sans qu’on en soit vraiment surpris. Et quand le président est enfin réapparu, tout ce dont je me rappelle, c’est qu’il avait les yeux rouges, et non pas d’avoir pleuré mais d’avoir vraiment traversé, comme au premier degré, toute la pyrotechnie de la séquence. Où était-il ? En Argentine, dans son bureau, au téléphone avec Sarkozy ? Nulle part, en réalité, il était dans les songes de son peuple, dans les nuages de lacrymo, dans les invocations taguées sur les vitrines, au bas des monuments, dans toutes ces frises renversées de l’archéologie révolutionnaire. 

Plus contesté que jamais mais meilleur personnage, encore, de la séquence en cours. 

Les plafonds sont trop haut

J’ai repensé alors à cet autre moment de conte de fée, dans L’homme sans qualité, quand Ulrich rencontre l’empereur : tout est ridicule, constate t-il, dans le cérémonial, les rideaux sont horribles, les plafonds bien trop haut et même les gardes ont l’air faux, il ne faudrait pas qu’une foule en colère prenne d'assaut le palais, le pouvoir n’aurait aucune chance. Et pourtant. Et pourtant, note le délicat, le raffiné Ulrich. Cela existe. L’empereur existe.

Il faudrait un orgueil farouche pour cesser d’y croire. Les français l’ont, parfois. Saint-Simon raconte justement l’impatience qui saisit, un jour, l’ambassadeur de France dans une antichambre de Vienne au plafond exagérément haut, mais seulement meublée d’un petit bureau derrière lequel était assis, face à lui, silencieux, un obscur secrétaire. Il apprendra, une fois sorti, qu’il s’agissait de l’empereur d'Autriche. On imagine son dépit. Le peuple français dut avoir le même le 21 janvier 1793.

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