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Une cuisine

La pornographie

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À retrouver dans l'émission

L’intimité humaine est une chose délicieuse.

Une cuisine
Une cuisine Crédits : Compassionate Eye Foundation - Getty

J’étais toujours frustré quand je visitais des châteaux par le cordon rouge qui empêchait d’entrer vraiment dans les salons — et obsédé par cette porte dérobée qu’on n'empruntait jamais. L’intimité humaine était une chose mystérieuse. 

Il existait quand j’étais enfant, des livres rouges appelés La Vie privée des hommes. C’était assez excitant mais j’avais été un peu déçu du contenu de celui qu’on m’avait offert à un anniversaire et qui s’intitulait Des celtes aux chevaliers du Moyen Âge : c’était une succession de planches fouillées et minutieuses sur des intérieurs saturés d’objets archaïques. C’etait encore plus ennuyeux que les vitrines d’un musée archéologique municipal.

Je crois me souvenir de la présence, furtive, de poitrines dénudées dans les pages sur la civilisation minoenne du volume sur la Grèce archaïque, entraperçues dans la bibliothèque de mon école.

Il faudrait vérifier, je n’ai plus accès à la totalité de mon historique mental. La couverture du vingt-quatrième tome, Au temps de Louis XV et des guerres en dentelle parvient encore à m'érotiser un peu, à moitié pour la fausse ingénuité des bergères de sa couverture, à moitié pour les merveilleuses prouesses aéronautiques de Pilâtre de Rozier — un merveilleux pseudonyme d’acteur porno.

C’était peut-être aussi la mention de la dentelle, alors à son apogée érotique dans les films aux flous suggestifs et dans les nuits rêvées de la télématique. Mais la vie privée des hommes restait globalement déceptive et on s'émerveillera un jour, comme on s’étonne aujourd’hui de ce qu’elle ait pu être associée à la guerre, que la dentelle ait ainsi pu être associée au sexe.

Le parti-pris ethnologique de la collection réduisait en tout cas l’humanité à un catalogue d’objet — nous enfouissait dans le terrier des choses sans grands égards pour les raffinements de la reproduction humaine. Les humains avaient à peine plus d’épaisseur symbolique, et presque moins de mystère, que les animaux de la collection concurrente, La Vie secrète des bêtes

C’est pourtant le décor qui assouvit le mieux mes pulsions voyeuristes quand je regarde du porno aujourd’hui. Je suis très excité par ces grosses visses quart de tour qui tiennent les meubles droits dans toutes les parties du monde, par ces écrans plats hégémoniques qui viennent rappeler l’événement intérieur qu’a été l’implosion simultanée de toutes les tubes cathodiques au début du troisième millénaire. Je ne me lasse pas du triomphe érotique des cuisines américaines, du réemploi audacieux des lave-linges à hublot, des canapés à contre-emploi, des rebords de balcons qu’on malmène. 

C’est entre le catalogue Ikea animé et le documentaire animalier. 

J’ai discuté récemment avec un spécialiste de la parade amoureuse du jardinier australien — presque un titre de film. L’élégant oiseau mâle construit pour séduire sa femelle une sorte de hutte en torchis et branchages qui décidera de sa vie amoureuse. Les matériaux de récupération issus du monde humain, comme les hideux imprimés violets ou les miroirs adhésifs des émissions de télé-réalité, constituent un avantage évolutif décisif : des lignées entières d’oiseaux jardiniers sont apparus ainsi dans les reflets convexes de la capsule froncée d’une bière australienne. 

Plus délicieux encore, j’ai découvert sur internet une sous-catégorie pornographique exquise : le porno de meubles d’angle. Les meubles d’angle, très répandus dans les cuisines, sont d’un usage délicat : leurs portes se gênent mutuellement et ne peuvent s’ouvrir en entier, alors que l’espace, derrière elle, est presque infini — c’est un placard à 270 degrés, le plus grand de la cuisine. 

La solution généralement adoptée consiste à y installer un ou deux étagères semi-circulaires extractibles qui permettront d’utiliser au mieux l’espace disponible — l’élégance suprême étant de rendre leur mouvement solidaire de celui de la porte, pour que le placard se déploie et s’extériorise souplement, tandis que les deux portes se résorbent l’une contre l’autre grâce à une astucieuse charnière invisible. 

Cet exploit de cuisiniste donne lieu à de multiples variations dont il existe sur internet des centaines de vidéos. Dans ma préférée les étagères possèdent une forme sinusoïdale et viennent silencieusement lécher l’espace comme une langue de palourde — il existe aussi d’intéressantes compilations consacrées à ce petit exploit visqueux et répugnant du bivalve. 

Comme il doit exister quelque part une sous-catégorie qui montre des acteurs pornos renoncer soudain au sexe pour devenir plombiers et jouer avec cette merveille de l’ébénisterie contemporaine, le placard d’angle aménagé.

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