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Un postier et son vélo

La Poste

3 min
À retrouver dans l'émission

C’était une révélation assez mince mais rien n’est épais dans les villes.

Un postier et son vélo
Un postier et son vélo Crédits : Alain Le Bot - Getty

Balzac n’aurait pas seulement fait concurrence à l’état civil, il se serait aussi pris pour La Poste, errant dans les rues de Paris pour y découvrir, sur les portes, les noms de ses futurs personnages. 

Il aurait entrevu ainsi, presque deux siècles avant la ville intelligente, l’être algorithme qui dormait derrière elle : “Toutes les portes bâillent, tournent sur leurs gonds, comme les membranes d’un grand homard, invisiblement manœuvrées par trente mille hommes ou femmes, dont chacune ou chacun vit dans six pieds carrés, y possède une cuisine, un atelier, un lit, des enfants, un jardin, n’y voit pas clair, et doit tout voir.”’

N’y voit pas clair, et doit tout voir :  je me sens aveugle quand je marche dans les rues de Paris. Et comme les aveugles, je dois faire attention au moindre détail, au grain le plus fin de la ville invisible. Repérer, par exemple, ces protubérances blanches qui signalent les passages piétons. Quand je faisais du roller, j’ai ainsi découvert, en m’y retenant un jour pour ne pas tomber, que les pare-soleils des feux de circulation étaient en plastique souple — je n’en avais jamais touchés. 

C’était une révélation assez mince mais rien n’est épais dans les villes. Peut-être en cherche-t-on précisément l’épaisseur manquante. J’ai acheté les deux tomes du Dictionnaire historique de Jacques Hillairait. J’ai imprimé le cadastre de l’immeuble où je travaille — c’est près de l’une des entrées de l’égout des Misérables. J’ai appris, mieux qu’une table d’orientation, le nom du moindre pic qu’on aperçoit depuis Montmartre, du rocher artificiel de Vincennes à l’Est aux blanches falaises de Meudon-la-Forêt à l’ouest. 

De mon bureau, je vois le Sacré-Coeur. J’ai réussi, par triangulation, à le retrouver dans l’autre sens à travers la masse des toits indiscernables. Mais je suis nostalgique aussi de tout ce qu’on ne pourra jamais retrouver. Qui se souvient encore de son ancien digicode, qui l’a seulement noté quelque part ? Les chiffres un peu usés sont le dernier indice qui reste, avec un reste de mémoire antéhistorique dans les muscles de la main. 

Après plus de dix ans de travaux on peut enfin retraverser le jardin des Halles ; il est convenu de déplorer la disparition des pavillons Baltard, mais qui se souvient des treilles vertes de l’ancien jardin ? Qui pour pleurer les palmiers Vasconi  ? Qui pour se souvenir que nous avons existés, dans ce temps intermédiaire, entre les anciennes Halles et les nouvelles ? Quel situationniste viendra nous consoler du malheur d’avoir grandi dans les ruines du grand jardin perdu des Halles postmodernes? 

Qui pour expliquer, aux générations futures, que ces autocollants délavés bleu et vert, sur les gouttières des immeubles, signalaient autrefois la présence d’un relais Bi-Bop — le premier réseau cellulaire français, si cellulaire qu’il ne couvrait même pas tout l’espace de la ville. J’ignore, même, comment il fonctionnait. Fallait-il toucher la gouttière pour entrer en contact mesmerien avec l’antenne ? Combien de larmes d’amour versées pourtant à leur aplomb ?

Combien de drames familiaux dans les théâtres de verre eux aussi disparus des cabines téléphoniques ? Et qui se souvient, déjà, du premier Vélib, à peine trois mois après sa disparition ? Il était de la couleur de la Tour Eiffel et ses bornes en fonte possédaient une face violacée — comme les tentacules d’une pieuvre qu’on aurait soudainement tranchées. 

On en avait exhumé quelques uns lors la cure duodécennale du canal Saint Martin à l’hivers 2016. Ceux qui y sont retombés depuis seront retrouvés vers 2028. Leurs systèmes d’accroche, ouvert comme des bouches de poisson asphyxiés, ne trouveront plus alors aucune borne à happer. 

J’ai un peu exercé comme facteur au début de ma vie professionnelle. Je m’étais rendu compte au moment du tri que la ville était découpée en tranches aléatoires — l’outil de cette découpe, c’était deux sabots de bois primitifs, rendus antidérapants par des élastiques, entre lesquels je devais classer les lettres. 

Mais une fois parti en tournée, tout reprenait son sens : mes lettres suivaient une ligne régulière ininterrompue qui me faisait traverser tout le quartier de façon linéaire avec la facilité du rêve. N’y voit pas clair, et doit tout voir : c’est le fonctionnement de La Poste et il ressemble à celui de la mémoire, pleine de villes sans cesses interrompues et toujours exhaustives. 

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