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Moto futuriste

La postmodernité

3 min
À retrouver dans l'émission

J’étais toujours devant l’Apple Store et je me suis demandé soudain où j’en étais, par rapport au minimalisme.

Moto futuriste
Moto futuriste Crédits : Donald Iain Smith - Getty

Un bon design c’est au-delà de la vie et de la mort. Je l’ai vu surgir rue Saint-Florentin à la sortie de la Concorde. 

C’est une rue étroite et les deux roues qui la remontent sont d’habitude une réalité pénible quand j’y passe à vélo. 

Mais la moto qui m’a doublé méritait que je m’efface. Sa conductrice était accroupie très haut au dessus d’elle et ses lignes étaient extraordinaires — ramassées, futuristes, bizarres, mais agréables. Elle était jaune et grise, combinaison de couleur à laquelle je résiste rarement, et ses rétroviseurs pointaient vers le bas comme des croches. 

J’ai voulu en connaître la marque et le nom pour pouvoir, plus tard, documenter mon apparition. 

Cela s’est arrivé beaucoup plus difficile que prévu — ceux qui ont vu la course poursuite parisienne du dernier Mission : Impossible comprendront. J’ai entraperçu un H à La Madeleine, un 401 à Opéra. 

C’est enfin devant l’Apple Store que j’ai pu attraper le nom complet du véhicule : 401 Vitpilen. Soit « flèche blanche » en suédois. Le H désignant le constructeur Husqvarna, plus connu pour ses tondeuses, ses taille-haies et ses tronçonneuses. 

J’ai appris aussi, le feu était long, que le carénage monobloc du réservoir et de la selle faisait de la 401 Vitpilen un exercice de style néo-rétro : c’était cela peut-être qui m’avait instantanément plu chez elle, c’était son maniérisme de moto, c’était cette façon qu’elle avait de bien insister sur le fait qu’elle était une moto, un paradigme de moto, une caricature de moto.

J’étais toujours devant l’Apple Store et je me suis demandé soudain où j’en étais, par rapport au minimalisme.

Et par rapport à la modernité en général — le feu était vraiment très long.

J’avais cédé, ici même, il y a quelques semaines, au crime ornemental de l’accessoirisation en achetant une coque jaune pour mon iPhone. 

Est-ce que roulerais en Lamborghini avec une housse ? Est-ce que je mettrais un napperon sur ma télé ? Évidemment non. 

Est-ce je roulerai un jour en 401 Vitpilen? Franchement, peut-être. 

Je me revois au début de l’été chez Darty devant l’extravagante nouvelle gamme des aspirateur Dyson, foudroyé par l’appel de ma compagne qui m’annonçait que notre vieil Electolux s’était mis à remarcher, et que mon achat pouvait encore attendre. Je ne veux pas revivre deux fois la même scène. 

J’en étais là avec ma conscience, moderne encore mais sur le point de basculer, quand j’ai appris le même jour la mort de Robert Venturi, le grand théoricien du postmodernisme. 

Il aurait, selon la légende, fondé toutes ses théories et toute sa pratique ultérieure  d’architecte sur une boutique de Long Island en forme de canard — tout simplement car elle vendait des canards. 

Robert Venturi est le grand théoricien de ce qu’on appelle en France le périurbain : ces entrepôts identiques seulement différenciés par leurs façades en forme de publicités géantes. 

Son intérêt allait plus spécifiquement bien sûr, depuis sa rencontre avec le canard initiatique, aux bâtiments métonymiques ou autoréférentiels. 

L’exemple le plus connu étant en Amérique le siège, en forme de panier géant, d’un fabricant de paniers. 

Mais j’aime beaucoup, à Rueil, malgré son écrasante absence d’humour, le siège du constructeur d’autoroute Vinci, construit comme un pont habité au dessus de l’A86. 

A sa manière la fondation Vuitton est postmoderne aussi, moins par sa forme un peu idiote de grande caravelle que par la façon dont elle exacerbe, dont elle magnifie l’objet petit-bourgeois paradigmatique qu’est la véranda — la véranda comme sortie timide du monde pavillonnaire, comme premier pas vers les grands ailleurs du monde délié de la culture, la véranda comme contrepoint libéral du thuya droitisant. 

J’ai acheté le jeu Spiderman au Micromania de Beaugrenelle : c’était clairement le bon endroit, c’est le lieu de Paris qui ressemble le plus à Manhattan.

Accroché aux murs-rideaux de ce paradis pour modernes, j’aimais voir les reflets des autres tours se perdre à l’infini dans des doubles-vitrages plus profond que des écrans saphirs.

Mais en enquêtant sur ce petit miracle de rendu 3D, j’ai découvert que la ville-miroir, pour des raisons d’économie de calcul, n’était que la projection démultipliée de la tour sur laquelle j’étais précisément en train de grimper.

Voilà où j’en suis, exactement, de mon rapport à la modernité : le modernisme que je crois aimer n’est peut-être déjà plus qu’un système épuisé d’autoréference, un fétiche de bois blanc aussi fragile que mon iPhone sans son écorce. 

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