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Une Peugeot 404 en France

La psychologie du développement

3 min
À retrouver dans l'émission

Qui se souvient des trappes à ski qui se cachaient autrefois derrière l’accoudoir central, là où les chauffeurs Uber mettent aujourd’hui les bonbons?

Une Peugeot 404 en France
Une Peugeot 404 en France Crédits : Heinz Linke - Getty

Je ne sais pas exactement si je crois au progrès. J’ai moins de doute à la limite dans les centres commerciaux que dans les musées — quoiqu’il m’arrive de déplorer le fait que le monde spirituel de la technique s’épanche ainsi à l’extérieur de nous sous forme d’objets épars. Nos cerveaux, c’est certain, n’ont jamais été aussi vastes : je peux marcher des heures, faire le tour de la Terre, peut-être, sans voir autre chose que de la matière grise, sans toucher autre chose que des objets électrifiés par des dendrites neuronaux.

 Tout cela est virtuose mais manque peut-être un peu de tenue intellectuelle, de componction et d’équilibre. La preuve étant que l’idée de progrès, même dans un secteur, comme l’automobile, dédié à la génération rapide et aux sauts évolutifs permanents, n’est plus aussi certaine qu’autrefois. Je me souviens de la cohérence prometteuse des noms de voitures: la Peugeot 405 avait succédé à la 404 et avait précédé la 406 et la 407. Mais je n’ai jamais vu de 408 — je crois que le modèle existe mais qu’il est réservé aux marchés émergents. J’ai du me contenter, en attendant, d’une innovation mineure et sympathique : le zéro du milieu s’enfonce, comme un bouton secret dans une aventure de Tintin, et ouvre le hayon arrière, cette porte dérobée du monde automobile, qui pouvait déboucher autrefois sur un véritable souterrain.

Mais qui se souvient, aujourd'hui, des trappes à skis cachées derrière l’accoudoir central, là où les chauffeurs Uber mettent aujourd’hui les bonbons ? J’ai assisté, plus étrangement, à la rébellion de ces zéros intermédiaires, à leur redoublement, comme dans la 307, tandis que les roues des voitures, les imitant, se cabraient de plus en plus pour donner naissance au crossover, la plus imprévisible, la plus absurde des évolutions automobiles, puisqu’elle semblait réclamer, après un siècle passé à aplanir les routes et à civiliser les villes, le retour immédiat aux chemins creux et à l’état de nature. 

Je suis justement allé en forêt dimanche pour tester le détecteur de métaux que je venais d’offrir à ma fille. A Paris, c’était impossible : la ville moderne est un faux positif permanent. Ma fille était enchantée. Mais c’est le comportement de mon autre fille, la petite, qui m’a le plus fasciné ce jour là.  Peu intéressée par les fougères et les arbres, intriguée, tout au plus, par quelques cailloux et bâtons, je l’ai vu reprendre vie, au retour, en sortant de la Gare du Nord. Elle était soudain plus heureuse qu’un crossover dans une publicité. 

Si elle avait été un détecteur de métaux elle aurait bipé de joie. De fait, elle parle peu, et plutôt par monosyllabes : “da” pour panda, “gé” pour manger, “lo” quand elle a soif.  Mais elle sait déjà distinguer un scooter — ”te” — d’une moto — “to”.  Je trouve ça remarquable : c’est incontestablement plus dur que de distinguer un hêtre d’un chêne, aux feuilles grossièrement différenciées. Je ne sais pas si je crois au progrès mais je crois à ce parallèle, souvent remarqué, entre embryogenèse et théorie de l’évolution : l’enfant humain passe, in utero, par presque toutes les phases qu’a connu la vie sur la Terre. 

A moins de défendre des théories astrologiques qui fixent le développement du cerveau au flash cosmique reçu au moment de la naissance une fois la barrière placentaire abolie, il y a peu de raison de penser que le processus s’arrête à la naissance. Mais à quelle espèce inconnue ressemblent alors l’homme, ce fameux animal non encore fixé, pour reprendre Nietzsche ? Jusqu’où est-il susceptible d’aller ? 

Ma fille, pour le moment, s’en tient au stade pré-conceptuel : devant une rangée de scooter elle préfère répéter “te te te” plutôt que de recourir à la platonicienne idée de scooter. Elle y viendra sans doute. Mais son langage monosyllabique m’a évoqué le langage binaire. Celui de l’informatique, évidemment, mais aussi celui de l’automobile : personne n’a concrètement jamais construit de voiture entière, sinon le dirigeant quelconque qui a dit oui ou non aux propositions qu’on lui faisait. 

Nos objets techniques ne sont que la somme d’une multitude de décisions atomiques. La langue du progrès est ainsi presque infinie. La seule difficulté, c’est que personne — à l’exception de ma fille — ne la parle. Et j’avoue que je n’arrive pas toujours moi-même à la déchiffrer.

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