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Un cycliste filme sa course dans un parc naturel près de Barcelone

La radicalisation

4 min
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Les cyclistes qui se radicalisent s’équipent de Gopros.

Un cycliste filme sa course dans un parc naturel près de Barcelone
Un cycliste filme sa course dans un parc naturel près de Barcelone Crédits : Enrique Díaz / 7cero - Getty

Je ne connais pas grand chose à la radicalisation religieuse. Je vois tout au plus que ma grand-mère s’inquiète de voir l’école en face de chez elle, où elle scolarisa jadis ses enfants, basculer dans le monde fantasmatique du privé hors-contrat — les élèves, en uniformes bleu, passent d’agréables journées, si j’en crois son site, dans la lumière des évangiles. Rien de spécialement inquiétant. 

On peut en faire le tour par une petite ravine qui descend à la rivière. Les jeux, dans la cour de récréation, sont normalement laïcs : un toboggan, une cabane, pas de Golgotha en plastique ni d'anachorète en résine au dessus du bac à sable. Rien d’autre, en somme, que l’inquiétude de ma grand-mère. 

Le sentiment peut-être de revoir ce qu’on avait pas vu là-bas depuis plus d’un demi-siècle — le retour d’un catholicisme de combat, une réitération de cette lutte à mort qui opposa autrefois, dans les profondeurs du bocage, Karl Marx à Jésus Christ — titre d’un ouvrage apologétique que j’ai découvert dans un grenier,  sous un tas de vieille nappes communiantes, et qui m’a permis, avec les grands christ en tôle abandonnés à chaque carrefour par les missions du XIXe siècle, de reconstituer le théâtre des opérations d’une guerre religieuse oubliée, et aux troupes finalement dispersées par les douceurs conciliaires de Vatican 2 — tendre l’autre joue au monde moderne et ne rien craindre de lui, c’est comme cela que je résumerais la foi de ma grand-mère. D’où sa perplexité sans doute, devant la possibilité, entraperçue depuis sa fenêtre, d’une nouvelle croisade. 

Les autres fondamentalismes me sont plus étrangers. L’Islam radical n’a jamais croisé mon existence intime, à moins de lui attribuer le renforcement pénible des normes de sécurité dans les aéroports — plus un dérèglement du globe, de son champ électromagnétique, une concentration trop grande de sa radioactivité naturelle sur mes bagages à main — qu’une menace véritable sur mon intégrité physique. 

Le fondamentalisme juif m’a fait un peu le même effet, quand un livre étrange, Révolution 2, quand la science rencontre la Torah, d’un certain Zamir Cohen, m’est arrivé dans les mains. 

La chose, pleine de fusées, de scanners, de photos d’Einstein et de Niels Bohr empruntait ses code iconographiques à la vulgarisation scientifique la plus ordinaire — le texte, cependant, était des plus surprenant : il ne faisait aucun doute que le monde avait bien 6000 ans, la science contemporaine ne disait d’ailleurs pas autre chose, si on savait la lire correctement. On avait de toute façon jamais écrit meilleur livre de science, ni plus complet que la Torah — Einstein s’était montré un peu léger sur ses calculs, Darwin un peu simpliste. 

Tout cela n’arrive heureusement  pas vraiment à m’intéresser. Le croisé, l’orthodoxe ou l’islamiste n’ont jamais été pour moi des catégories existentielles jouables. Jusqu’à ce que je me mette sérieusement au vélo. 

La, j’ai compris, dans la nuit des forums, devant les tests sans fins de la presse spécialisée, devant ces amitiés que je pouvait nouer juste pour le plaisir d’échanger sans fin sur les mérite supposés de deux interprétations du vélo contemporain — la route seule ou les chemins aussi, grâce au cadre surbaissé et aux pneus élargis d’un gravel — là j’ai compris que j’étais, comme tout un chacun, radicalisable. 

Les juifs orthodoxes portent pour prier des téfilines sur le front, là où les musulmans les plus intenséments pieux peuvent arborer une callosité à force de toucher le sol avec la tête, et où les chrétiens s’enduisent occasionnellement de saint chrême. 

Pendant ce temps les cyclistes qui se radicalisent s’équipent de Gopros — des caméras frontales qui leur permettent de filmer leurs parcours, mais qu’ils utilisent surtout comme une arme de guerre, dans la lutte sans pitié qui les opposent aux automobilistes et aux camions de livraison garés sur les pistes cyclables : il diffusent en effet leurs pires aventures, avec une délectation perverse, sur les réseaux sociaux.

Je ne suis pas comme eux. Je prie pour ne jamais leur ressembler mais je les entend quand ils me disent que c’est pour moi qu’il font cela — que c’est pour m’offrir un royaume de douceur. 

Je sais qu’ils dénaturent ma pratique sportive ordinaire. Mais je passe déjà trop de temps, fasciné par leur intransigeance, à consulter les données accidentologiques qu’ils collectent, comme une preuve irréfutable qu’on veut notre extermination. 

Je pourrais finir, un jour de colère, par assassiner un rétroviseur innocent. 

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