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Les rayonnages d'une librairie

Ma rencontre avec la république des lettres dans une librairie polonaise

3 min
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Comme les troupes allemandes ou russes, j’ai dû passer des dizaines de fois devant la librairie polonaise du Boulevard Saint-Germain sans me rendre compte qu’elle existait.

Les rayonnages d'une librairie
Les rayonnages d'une librairie Crédits : Georgeclerk - Getty

Au mieux j’imaginais une succursale ultra papiste des librairies religieuses ou des vendeurs de médailles de la place Saint-Sulpice. Il a fallu que j’y pénètre enfin, invité dans le cadre d’un festival littéraire, pour accepter enfin l’existence de plein-droit de la Pologne littéraire. 

J’avais jusque là tout au plus lu Les boutiques de cannelle de Bruno Schulz, et sa forme empreinte du plus délicieux des surréalismes ne plaidait pas absolument pour la réalité de la Pologne. 

Pas plus que les livres, dont j’avais lu des parties autrefois, de Stanislas Lesniewski, le fondateur de la méréologie, cette passionnante discipline de la métaphysique qui entend substituer aux ensembles et aux relations compliquées d’appartenance la plus labile notion de partie et de tout — et qui d’autre que le citoyen d’un pays disparu pendant 124 ans, d’un pays devenu une partie des empires russes, prussiens, autrichiens et français, pour inventer la méréologie ? 

Bien installés sur la table principale, les livres de la récente prix Nobel de littérature Olga Tokarczuk étaient moins ambigus. C’était déjà la fin de l’année, il y avait partout des crèches en bois immense, et l’existence de la Pologne était pour moi définitivement acquise avant même mon arrivée à l’étage, où je devais échanger avec un écrivain venu de Belgrade.

Son interprète était en avance, et nous avons évoqué brièvement, puisque le roman pour lequel j’étais invité relevait du genre de la romance ruritanienne — château, précepteur, complot et sceptre d'Ottokar dans une principauté balkanique imaginaire — l’essai d’une critique anglaise, dont j’ai oublié le nom, qui dénonçait les relents colonialistes de ce type d’ouvrages. Mais l’interprète, diplomate, exemptait rapidement mon livre d’un tel infamant travers, et j’ai pu m’asseoir soulagé à côté de mon confrère inconnu — moment toujours un peu stressant : on voudrait être le seul de son espèce, mais on se dit aussitôt que ce serait encore plus terrible.

Il est de bon ton, chez les intellectuels, surtout chez ceux qui ont lu Orwell, de détester les intellectuels. J’ai trouvé, cependant, chez le Adorno de l’exil, une amusante objection à ce penchant naturel : nous voyant toujours en concurrence pour des places ou des privilèges, peut-être ne nous dévoilons-nous mutuellement que nos mauvais côtés. 

J’avais ainsi décidé de la jouer fair-play, et ce fut un moment agréable, dans ce fragment d’Europe charrié par le boulevard Saint-Germain au milieu de la nuit parisienne. 

Détail amusant : il y avait une petite bouteille d’Evian entre nous, qui reprenait métonymiquement le motif des Alpes.

Le dialogue, évidemment, fut un peu difficile : nous ne parlions pas la même langue. 

J’ai tenté une ouverture quand, après mon long exposé, un peu trop abstrait à son goût, sur la construction européenne, l’écrivain de Belgrade, qui nota que nous n’avions pas voulu de l’entrée de la Serbie dans l’Europe, préféra affirmer qu’en vieillissant, il préférait les choses aux théories — il donna l’exemple d’un escabeau de peintre qu’il avait vu, en venant, dans la rue.

Je ne pouvais pas le laisser prendre ainsi l’avantage, et j’ai ironisé sur le fait que l’Europe était là toute entière, dans ce modeste escabeau, depuis que son usage était interdit, et que des normes drastiques exigeaient qu’on monte un petit échafaudage, même pour des travaux de peinture : soit il était mythomane, soit ces peintres étaient de dangereux insurgés.

On rigole comme on peut, dans les rencontres littéraires.

La logique continentale aurait voulu, ensuite, que nous allions boire des bières, puis du vin, et enfin des liqueurs aux noms imprononçables  — et j’aurais raconté, dans mes Mémoires, à quel point on s’amusait dans le Paris cosmopolite des années 10 de ma jeunesse finissante.

Mais Hemingway me fatigue et je n’ai pas l'énergie d’un Beigbeder : je suis rentré chez moi. Avec un chèque de 200 euros, c’est une obligation légale, et le gros livre d’un historien polonais nommé Kolakowski, que je ne connaissais pas, et dont le titre m’avait plu :  Chrétiens sans église

Il y avait comme une obscure promesse d’anarchisme, et un rappel discret, et pas tout à fait déchiffrable, dans la nuit mélancolique, de mes rapports complexes et intimes au monde de la librairie — mon ordre de rattachement, sans doute, mon église de substitution, très certainement. 

J’avais été longtemps libraire mais j’en avais, à chaque fois que j’avais pu, fui les rencontres nocturnes.

Et je suis resté, je crois, cette sorte de Cendrillon par rapport à la République des lettres.

par Aurélien Bellanger

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