LE DIRECT
Emmanuel Macron devant une assemblée de maires lors du lancement du "grand débat", à Bourgtheroulde, le 15 janvier 2019

La revanche du Sénat

3 min
À retrouver dans l'émission

Les Français n’aiment pas être gouvernés, encore moins par eux-même que par quoi ce soit d’autre.

Emmanuel Macron devant une assemblée de maires lors du lancement du "grand débat", à Bourgtheroulde, le 15 janvier 2019
Emmanuel Macron devant une assemblée de maires lors du lancement du "grand débat", à Bourgtheroulde, le 15 janvier 2019 Crédits : LUDOVIC MARIN / AFP - AFP

C’est mon moment Benalla : j’ai été auditionné un été par une commission du Sénat. Rien de grave, cependant, sinon un retard avéré dans le déploiement de la fibre : la commission qui m’interrogeait était celle de l'aménagement du territoire. J’avais dû expliciter ma théorie du moment, qui ne valait déjà pas grand chose à l’époque : l’idée qu’il fallait considérer tout ça, ce sentiment d’abandon des territoires ruraux, cette désertification des campagnes, ce déclin agricole, comme une preuve de ce que l’exode rural s’était achevé trop tôt, et que tout ça serait résolu par l’agrandissement et l’embellissement des villes ; j’avais ajouté que je ne croyais pas trop au télétravail, ni au boom de l’emploi dans le secteur primaire. 

Forcément, surtout devant des sénateurs ruraux, ça tuait un peu le débat, alors on s’est mis à évoquer la France en général. J’ai senti très vite, chez un élu du Perche ou de la Franche-Comté, une nostalgie marquée : à l’un de ses collègues qui déplorait telle ou telle évolution récente, il avait répondu, exprimant j’imagine le fond de sa pensée, que rien n’allait plus trop en France depuis 1789. 

Qu’on puisse défendre aussi spontanément l’Ancien Régime dans une institution républicaine m’a plutôt enchanté : j’y ai vu, paradoxalement, un signe de vitalité démocratique. Nous n’étions pas, quand il s’agissait des intérêts suprêmes de la France, à un régime ou à 200 ans près. 

J’ai profité aussi du moment pour visiter le Sénat. Et comme tout ceux qui rentrent dans l’hémicycle, j’ai été frappé par l’exiguïté des lieux. Je me serais jusque là bien vu devenir sénateur un jour, j’aimais plutôt l’ambiance, l’alternance entre ce palais Renaissance et les futures mairies rurales de ma circonscription me réjouissait par avance — c’est typiquement pour ce genre de contrastes que j’adore faire du vélo, laisser là Notre-Dame à l’aube pour franchir la Loire à midi et dormir à Romorantin — mais si c’était pour finir moins bien assis qu’à l’UGC Ciné Cités Les Halles, ça perdait un peu de son intérêt.

Je me suis heureusement souvenu de la nostalgie abyssale de mon sénateur pour des temps plus moelleux et j’ai compris, rétrospectivement, que cet espace démocratique aride, comme comme un champs cultivé en terrasses, communiquait secrètement avec un autre type de structures, de l’ordre de l’excavation, du puits, de la cellule bocagère : les représentants de la Nation n’avaient pas été hissés sur son bord, mais plutôt découvert par une opération proche de la fouille archéologique. 

Il y avait un secret, enfoui tout au fond, quelque chose qui regardait la structure ancestrale de la démocratie française. Sans doute n’était-elle pas un objet aussi romain et grec, aussi abrupt et méditerranéen, qu’on avait toujours aimé la concevoir. La démocratie n’est d’ailleurs pas venue de Rome, mais des rituels électifs des tribus d’envahisseurs barbares. Evidemment tout cela n’est pas très formel, mais c’est justement son caractère organique qui lui confère sa puissance mythique. 

Les Parlements, venus du fond des âges, dérivés des états généraux et communicant encore, par leurs cris et leurs chahuts, avec ces acclamations ancestrales, demeurent le moyen d’expression privilégié des sociétés d’ordres — la pâte dont on fait la démocratie est demeurée épaisse.

C’est l’impression que m’a toujours fait la Chambre des Communes : la démocratie anglaise ressemblait, encore l’autre jour, à une motte de terre qu’on viendrait de bêcher, les élus, épaules contre épaules, avaient presque l’air de vers de terre, je comprenais à peine ce qui se passait autour de Theresa May, tout était confus, emmêlé, de l’ordre de la biomasse plutôt que de la politique — les rares portions non-humaines de l’image laissaient voir le matelassage chlorophyllien des sièges. 

C’est d’ailleurs dans un espace du même type que le président Macron vient de tenter de transplanter son mandat jaunissant, en convoquant à son tour sa propre chambre des communes dans le gymnase verdâtre de Bourgtheroulde, où il a joué pendant des heures le rôle exact d’un premier ministre anglais, serré au milieu d’une foule de 600 élus normands.  

Tout cela est vague, mais de voir ressortir tout cet imaginaire et de voir le président se mettre, comme Louis XVI après la prise des Tuileries, sous la protection d’une assemblée de grands électeurs, suffirait presque à me convaincre que la crise actuelle exprime moins un désir de démocratie directe que le retour inattendu de la démocratie indirecte : les Français n’aiment pas être gouvernés, encore moins par eux-même que par quoi ce soit d’autre, et si j’étais sénateur, je serais ravi de voir la France enfin disposée à revenir à son régime naturel. 

L'équipe
À venir dans ... secondes ...par......