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"Un peuple et son roi"

Le film "Un peuple et son roi" n’est pas sans maladresses mais pas non plus sans génie

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Ce que le réalisateur d’"Un peuple et son roi" a le mieux réussi, c’est le peuple et son roi.

"Un peuple et son roi"
"Un peuple et son roi" Crédits : Jérôme Prébois

J’avais neuf ans l’année du bicentenaire de la révolution française. J’étais trop jeune pour participer au spectacle municipal mais je revois distinctement le costume de ma sœur, en tulle synthétique, et le petit atelier de fabrication de cocardes tricolores qu’on avait installé à la maison pour fournir toute l’école. 

Si une nouvelle révolution éclatait je saurais facilement reconstituer ce petit outil industriel. 

Le spectacle en tant que tel était plutôt ridicule et je serais beaucoup plus marqué par la projection de l’immense tête bleutée de Robespierre sur le mur du château de Lassay, au cœur du pays chouans. Je me souviens ainsi du noir total qui se faisait au moment où la guillotine libérait sa lame chuintante, et je n’étais pas certain que le figurant qui jouait l’incorruptible avait pu se retirer à temps.

Aucun souvenir, sinon, du grand défilé parisien, ou bien je le confond avec la cérémonie d’ouverture des jeux d’Albertville. 

Ce qui m’avait marqué, enfin, en 1989, c’était le téléfilm à peu près officiel qui avait été diffusé dans les écoles. Il avait dû faire l’objet de plusieurs séances puisque je revois distinctement notre maîtresse chercher où nous en étions en repassant tout le film à l’envers. 

C’est ainsi qu’on a vu, soudain, vision d’abondance digne des noces de Cana ou du lac de Tibériade, le blé fraîchement coupé repousser en abondance, comme si les faucilles des paysans avaient des pouvoirs thaumaturges. Je me souviens que tout la classe avait été éclaté de rire devant ce miracle du magnétoscope et ces blés infinis.  

Je suis allé voir la suite de ce film, son reboot, 30 ans plus tard, et la scène était encore là : des paysans avec des faucilles courbés au milieu d’un champ. 

La scène avait été remontée dans le bon sens et la récolte n’avait plus rien de miraculeux. 

Le film, d’ailleurs, ne serait pas miraculeux non plus : on était samedi soir, à Opéra, et j’étais seul dans la salle. 

Un peuple et son roi avait clairement échoué à trouver son public. 

Le film, qui n’est pas sans maladresses, est sans doute le seul responsable de cette bouderie du public. Mais il n’est pas sans génie, aussi — maladresse et génie s’équilibrant dangereusement jusqu’à ma décision finale, subjective et largement irrationnelle, de le considérer comme un chef-d’œuvre. 

J’ai dû m’ennuyer un peu, sans doute, pour avoir été un spectateur si réflexif. 

Mais j’affirme, oui, qu’il y a du génie dans ce film, et ce dès sa première maladresse, quand un bébé meurt, sous un toit du faubourg Saint-Antoine, et que sa mère, en larmes, sort dans la rue pour recevoir le soleil en plein face, parce qu’on vient d’arracher une pierre à la Bastille. 

Pierre Schoeller, son réalisateur, s’en tient, sinon, à son sujet avec une rigueur rare en réalisant vraiment un film sur la Révolution — sans doute la période de l’histoire dont nous connaissons le plus grand nombre de protagonistes : qui se souvient des ministres de Hollande, mais qui a oublié Danton ? Le réalisateur a plutôt bien réussi ces scènes imposées : voir fabriquer les tribunes de l’assemblée nationale, voir Marat s’y agiter — Denis Lavant signe là l’une des meilleures compositions qu’il m’ait été données de voir —, voir le roi s’y réfugier en famille, puis y être, enfin, condamné à mort : c’est exactement pour cela que j’avais eu envie de venir. 

Mais ce que le réalisateur d’Un peuple et son roi a le mieux réussi, c’est le peuple et son roi.

Laurent Lafitte est magistral d’embarras, de petitesse et de grandeur — c’est un gros fruit confit dans une histoire que les autres ont fait et qui lui échappera toujours.

Le peuple, à côté de l'excellente, mais peut-être trop individuée Adèle Haenel, c’est Olivier Gourmet — figure d’un contentement inquiet, d’une plénitude un peu désabusée. Autant le roi était une figure de la transcendance, autant Olivier Gourmet est pure immanence.

Et la façon dont il accueille la mort du roi, avec satisfaction mais comme une sorte de sacre un peu triste, en fait l’une des plus jolies figure de modernes que j’ai vues au cinéma. 

J’ai beaucoup aimé, enfin, la dernière maladresse du film : maître-verrier devenu aveugle, il apprend à Gaspard Ulliel à fabriquer une sphère transparente. L’allégorie est aussi lourde que l’objet est fragile, mais elle fonctionne : voilà soudain le monde, maintenant que le souffle ancien a été coupé net par la pince de la Révolution. Voilà le monde, il est fragile, saurez-vous, vous, peuples du futur, aveugles et démocrates, mieux en prendre soin que nous ? 

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