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Roue d'une vieille charrue.

La roue

3 min
À retrouver dans l'émission

Les animaux ont développé des pattes, des nageoires et des ailes mais ils n’ont pas inventé la roue.

Roue d'une vieille charrue.
Roue d'une vieille charrue. Crédits : Kyle Arrouvel - Getty

Les animaux ont développé des pattes, des nageoires et des ailes mais ils n’ont pas inventé la roue. Il y a plusieurs raisons à cela. La plus évidente, c’est que la Terre n’est pas plate. Les animaux à roues passeraient leur temps à s’embourber. L’invention du 4x4, et plus encore celle du VTT, tendraient à affaiblir cet argument : bien agencées, les roues ne craignent aucun substrat. L’enduro du Touquet et la traversée de l’Atacama par le Paris-Dakar le prouvent chaque année. 

On a fait rouler, également, un rover sur le sol spongieux de la Lune, grâce à des roues en cordes de piano tressées. Les pneumatiques titanesques de la gamme XDR de Michelin, rendent par ailleurs l’environnement lunaire des mines et des carrières accessible au transport sur roues. Des calculs sur la consommation énergétique des différents moyens de transport placent enfin le vélo très loin devant l’avion et la marche, et à égalité, voire un peu au-dessus, en termes de rendement de l’effort, du saumon et de l’albatros. 

L'apparition d’un organe rotatif aurait donc bien pu représenter un avantage évolutif décisif. A moins que la chose se soit avérée secrètement contre-productive. Illich, le grand penseur de la contre-productivité, faisait du roulement à bille, plutôt que de la roue elle-même, la véritable technologie de rupture. Le prodigieux gain de rendement s’est fait dans le secret du moyeu de la roue. Les charges lourdes, qu’on faisait jusque-là péniblement rouler sur des rondins de bois, sont devenues soudain aussi légères que des nuages. 

Rien de plus joyeux que le récit de l’évaporation de l’obélisque de Louxor et de sa recondensation soudaine à la Concorde : poulies, rondins et roues à aubes voltigent, sur le bas-relief doré de son piédestal, autour du mégalithe, plus rien ne pèse, les choses sont si légères qu’elles pourraient restées immobiles et laisser la Terre glisser en dessous d’elles. 

Les roulements à bille encapsulent des miracles newtoniens — les entités sublunaires acquièrent grâce à eux une inertie cosmique, il suffit d’une pichenette, d’une pression du doigt sur le bouton “acheter en un clic” d’Amazon pour faire se mouvoir des charges gigantesques, des semi-remorques souples et des portes-containeurs obéissants comme des baleines dressées. Il existe, quelque part, dans un entrepôt du globe, des roues à roulements céramiques qui peuvent tourner dans le vide pendant plus de cinq minutes. 

Mais la question que pose Illich est pernicieuse : sommes-nous certains qu’une civilisation capable de tels exploits locaux ne gâche pas une quantité d’énergie gigantesque, à une échelle bien plus grande, pour les rendre possibles ? Il n’y a pas de roues valables sans chemins praticables et celui du progrès technique est peut-être devenu trop étroit — l’espèce qui l’emprunte exclusivement s’avance peut-être, imprudente, dans une impasse évolutionniste. 

L’anti-darwinisme de la roue a trouvé, de façon étonnante, d’autres défenseurs. Des créationnistes, aussitôt après en avoir enfin découvert une, microscopique, dans le moteur rotatif de la flagelle de certaines bactéries, en ont conclu au miracle divin. 

L’argument n’est pas si mauvais. Il pointe une difficulté réelle. La roue doit, par principe et pour fonctionner, être un élément détaché, autrement elle ne pourrait pas tourner. Notre tête, lentement extrudée par l’évolution de notre corps poissonneux, ne peut même pas accomplir une révolution complète — sauf dans L’Exorciste

Le moteur de la flagelle, avec son stator et son rotor moléculaire, requiert-il, comme ici, l’intervention divine ? Pas forcément, en réalité. Le dispositif était sans doute beaucoup plus complexe autrefois, et il aurait lentement dégrossi. La discontinuité actuelle aurait tout aussi bien pu être sculptée par le temps que par les doigts infatigables d’un dieu biochimiste. 

Après tout, nous avons fini nous-même par inventer la roue, et ce sans intervention divine — par la seule grâce de notre ingéniosité. Plus troublant, nous avons finalement réussi à détacher nos têtes de nos corps et à imiter ces saints décapités qui marchaient à travers le Moyen Age en tenant la leur entre les mains : nous lisons des livres, nous consultons nos smartphones, nous avons téléchargé loin de nos corps beaucoup de nos fonctions vitales. Nous les avons remises entre les mains invisibles de l’économie-monde, cette grande roue qui nous entraîne dans des aventures dangereuses et stellaires. Nous sommes tous des passagers du roadster autonome Tesla.

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