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American Progress (1972)

La Russie

3 min
À retrouver dans l'émission

L’équivalent de la Destinée Manifeste, pour la Russie, serait l’eurasisme

American Progress (1972)
American Progress (1972) Crédits : John Gast - Getty

C’est un tableau que j’adore, même s’il pose beaucoup de problèmes, autant esthétiques qu’éthiques. Il s’appelle American Progress, et c’est une allégorie du mythe de la Destinée Manifeste — l’idée, qui nait au milieu du 19ème siècle, selon laquelle les 13 bandes littorales des Etats fondateurs doivent continuer, comme des sillons imperturbables, jusqu’au Pacifique, pour civiliser le continent sauvage.

La Destinée Manifeste, c’est la justification idéologique de la conquête de l’Ouest. Le tableau en donne une représentation allégorique naïve. Il représente une géante qui avance vers l’Ouest en déroulant, comme un navire câblier anthropomorphe, un fil télégraphique, et qui tient contre elle, la statue de la Liberté s’en inspirera peut-être, un livre d’école. Elle est en robe blanche et le chemin de fer la suit comme une traîne. On distingue New-York tout à droite, le pont de Brooklyn est déjà construit.

Le premier plan, sur lequel s’activent des laboureurs, reprend une idée de composition à la Chute d’Icare de Bruegel. L’homme emplumé qui disparaissait là-bas dans un coin du tableau est d’ailleurs bien présent, dans la tribune indienne que l’allégorie repousse et qui, avec un ours et un troupeau de bison, est repoussée tout à gauche de la toile — toile aussi naïve que génocidaire. Le récit géographique qu’elle raconte n’en a pas moins quelque chose de merveilleux. Les récits d'exploration sont pleins de jungles infranchissables et de cannibales à l'affût dès la sortie de la plage. 

L’Amérique du Nord présente le cas à peu près unique d’un continent à la géographie providentielle : on tombe, aussitôt les Appalaches franchies, sur d’immenses plaines fertiles et déboisées ; une fois les Rocheuses vaincues, on passe en Californie — au nom dérivé des mythiques califats orientaux et qui surgit dans l’histoire américaine, avec la ruée vers l’or de 1848, comme un soudain Eldorado. Rôle qui ne s’est jamais démenti, la Californie étant aujourd’hui l’état le plus peuplé d’Amérique et, à elle seule, la sixième puissance économique mondiale. 

L’équivalent de la Destinée manifeste, pour la Russie, serait l’eurasisme — l’idée que la Russie n’appartiendrait plus à Europe, telle que Pierre le Grand avait rêvé de l’y attacher en fondant Saint-Petersbourg, mais qu’on s’enfoncerait dans la russité à mesure qu’on s’avancerait vers l’est. Si la Destinée manifeste était un mythe providentialiste, l'eurasisme est cependant rapidement tragique : passé l’Oural, la grande plaine qui commence est celle de Sibérie occidentale, qui ne dégèle jamais et qui rend l’agriculture impossible ; passé les Monts Tcherski, la Sibérie se referme sur l’austère presqu’île du Kamtchatka. Au bord du Pacifique, l’immense pont à vauban de Vladivostok, inauguré en 2012, n’atteindra jamais la notoriété du Golden Gate. 

L’allégorie de l’eurasisme n’aura pas la tunique légère et déployée de celle de la Destinée manifeste, elle ressemblerait plutôt à ces grands mammouths laineux, farouches et immobiles, qu’on remonte parfois du pergélisol. J’ai visité Perm, un jour, aux portes de l’Oural. J’ai demandé à mon guide de traduire le message qui était écrit en grandes lettres rouges au bord du fleuve. C’était la devise de la ville, quelque chose comme : « le bonheur n’est pas de l’autre côté des montagnes ». La solution la plus ingénieuse à cette forclusion géographique du plus grand pays du monde a été imaginée par Nabokov, dans la plus jolie fantaisie littéraire que je connaisse, celle du Vineland, dans son roman Ada. L’exilé qu’il était imagine là que toute l’Amérique du Nord serait une ancienne colonie russe, manière de prendre à revers toutes les fatalités de sa géographie natale et d’imaginer qu’une fois franchi le détroit de Béring, l’Empire russe aurait pu retrouver, enfin, une géographie plus bienveillante, jusqu’au mirage européen et tempéré de la Nouvelle Angleterre. 

J’ai découvert dans un autre roman, un roman américain mais à l’intrigue amoureuse presque russe — j’y ai reconnu, fugacement, Pierre, André et Natacha — l’existence d’une solution plus réaliste au problème de la géographie russe. C’était dans Freedom, de Franzen. J’y ai appris, au détour d’une intrigue secondaire écologique qui racontait l’arasement systématique des Appalaches par des producteurs de charbon, que les Etats-Unis, non contents d’améliorer ainsi l’expérience utilisateur de la Destinée manifeste, qui n’accrochera bientôt plus ses robes à aucun obstacle, exporte celle-ci au monde entier : il fera bientôt aussi chaud en Sibérie qu’en Californie.

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