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Donald Trump pendant un rassemblement de campagne.

La santé mentale du président Trump

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Cofveve, cofveve, qu’est-ce que c’est ?

Donald Trump pendant un rassemblement de campagne.
Donald Trump pendant un rassemblement de campagne. Crédits : Tom Pennington - Getty

C’est un vieux débat, en philosophie de l’esprit, un débat au fond plus intéressant que celui du dualisme ou du réductionnisme, et qui porte moins sur le fonctionnement de l’esprit que sur les dimensions qu’on peut lui attribuer : on bâtira ainsi, avec Descartes, une conscience entière et libre sur la pointe du Cogito, une conscience comme le pavillon, vibratoire et fidèle, d’un vieux gramophone, ou bien on rejettera au contraire, avec certaines tendances pascaliennes de la sociologie contemporaine, presque tout notre être à l’extérieur de nous, dans les superstructures idéologiques du monde, dans des champs gigantesques, des structures toutes puissantes — nous serions des fourmis qui marchent sur la membrane infinie du gramophone, et seules les plus pieuses d’entre nous arriveraient encore à percevoir, dans ce cauchemar tremblant et inaudible, la présence, toute au fond, de l’aiguille de la grâce et de la cire tendre du libre-arbitre. 

Pour le dire autrement, avec les mots du philosophe Daniel Dennett, « Vous seriez vraiment surpris de tout ce que vous pourriez internaliser si vous vous faisiez assez grand pour cela, et de tout ce que vous pourriez externaliser si vous vous faisiez vraiment petit » : on peut tout aussi bien rapatrier en nous ces percepts qui forment le monde, et considérer, avec Kant, Schopenhauer, Berkeley ou Hegel, que tout relève en dernier du sujet transcendantal, de la volonté, de la perception pure ou de la dialectique de l’esprit, ou bien tout ramener à des jeux structuraux inconscients, et considérer que le lieu d’où l’on parle nous tient lieux de conscience, que notre cerveau est le produit de notre classe ou que nos idées reflètent fidèlement la couleur de notre peau. 

Je me suis souvenu de tout cela en lisant l’habituel article sur l’inquiétante santé mentale du président Trump, et en me demandant quelles répercussions on pouvait en attendre. 

J’imagine derrière lui, pour me rassurer, une administration pléthorique, les meilleurs diplômés de Harvard et de Yale, les pépites intellectuelles lentement dégrossies pendant les années Bush et précieusement gardées au frais pendant les années Obama, les millions de pages des rapports des Think Thank, les milliers de litres de champagne bus à des dîners de donateurs, les mots pesés des éditorialistes, les synonymes intervertis au dernier moment dans les télégrammes diplomatiques, j’imagine tout cela, l’administration comme un cerveau énorme, une conscience gigantesque, impériale, mieux distribuée qu’un opera et plus hiérarchisée qu’une armée, tout cela qui s’effondre dans les 280 caractères hargneux d’un tweet présidentiel. 

On se moquait autrefois de Bush et Sarkozy incapables de lire des notes de plus d’une page ; on a appris récemment que la voix la plus directe pour accéder au cerveau présidentiel consistait à s’offrir une page de publicité sur Fox News. 

On guette en attendant les signes de déréliction mentale, en utilisant les tweets de Trump comme des caches pour décoder les pages touffues du DSM, le grand manuel de référence sur les troubles mentaux : cofveve, cofveve, qu’est-ce que c’est ? Pervers narcissique ? Non, ça n’existe pas. Et la paranoïa ou la démence sénile ? 

Alors qu’on s’interrogeait, déjà, devant le moindre porte-avions, des risques qu’il y a à laisser cette tourelle asymétrique, cette échauguette hasardeuse commander seule aux destinées de ce pont gigantesque, l’idée de voir la plus grande puissance du monde entre les mains d’un déséquilibré devrait nous angoisser terriblement. 

Mais il n’est pas si certain que nous avons réellement peur. 

Plus le comportement de Trump nous inquiète, plus nous réduisons l’étendue de ses pouvoirs supposés — jusqu’à prendre le bureau ovale comme la cellule capitonnée d’un asile, et ses power suit à pans croisés pour une camisole de force. 

Tout cela commence même à ressembler à un protocole médical : le type de folie dont souffre ce roi new-yorkais de l’immobilier, cette vedette de la télé-réalité, ne possède qu’un seul remède connu : il faut lui administrer une Maison Blanche. 

Et c’est bien cela que l’on ressent obscurément : l’administration de la Maison Blanche comme antidote à la folie de Trump. Lequel parvient encore à s’exprimer, à lancer des boules de papiers par ses fenêtres — comme cette photo confidentielle défense du pas de tir d’un missile iranien passée directement d’un satellite à ses mains incontrôlables. 

Le baroque de la situation est inédit : l’homme le plus puissant du monde n’a plus que quelques minutes de lucidité par jour et il les passe essentiellement, comme dans les vieilles caricatures de fous, à se prendre pour Napoléon. Alors plutôt que le Groenland, c’est la Louisiane que notre promoteur immobilier devrait bientôt essayer de racheter — de racheter à lui-même. 

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