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L'écrivain Maurice G. Dantec, en 2005

La science-fiction

4 min
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J'ai jeté mes Bob Morane mais quand Dantec est mort j'ai réuni son oeuvre intégrale dans ma bibliothèque.

L'écrivain Maurice G. Dantec, en 2005
L'écrivain Maurice G. Dantec, en 2005 Crédits : ULF ANDERSEN - AFP

Quand j’étais libraire à Rosny-sous-Bois, j’avais un client qui venait toutes les semaines pour compléter sa collection de Perry Rhodan. Perry Rhodan, c’est un héros de SF allemand en quête d’éternité — la série compte des centaines de volumes et il était vraiment difficile de suivre le calendrier des parutions. De ce que j’ai compris, le voyageur galactique devait régulièrement recharger son potentiel d’éternité — on imagine pleins d’épisodes où cela a dû se jouer à la dernière seconde. En ce temps là, l’usine PSA d’Aulnay était encore le principal employeur de Seine Saint-Denis, et mon client, je m’en souviens, avait une carte de membre du Club Citroën, qui devait lui offrir un peu de l’immunité de Perry Rhodan.  

Je n’ai jamais lu Perry Rhodan. Mais une connaissance de mes parents — il était ingénieur à l’EDF, il avait fabriqué un énorme télescope dans son pavillon et il avait deux petites filles blondes — m’avait en revanche cédé sa collection complète de Bob Morane. Des petits livres jaunâtres aux tranches cassantes : “Vernes : l’auteur francophone le plus traduit au monde. Jules ? Non ! Henri, Henri Vernes.” Je crois que j’ai tout lu, même si je ne me rappelle que de deux choses : une histoire de batraciens extraterrestres dans le marais poitevin et l’apparition, aux confins de l’espace, d’une mousse verdâtre appelée à dévorer l’univers.  

J’avais beaucoup aimé, mais sans aller jusqu’à développer le fétichisme chevronné de mon client. J’avais d’ailleurs fini par jeter toute ma collection, qui tombait vraiment en ruine. Et j’avais plus généralement arrêté la SF. Jusqu’à cette époque, justement, marquée par la découverte du Space opera allemand et du programme de fidélité Citroën. Un collègue m’avait en effet offert le service de presse du dernier Dantec, le premier que j’ai lu, Villa Vortex, à la sublime couverture noire remplie de globules rouges.  C’était aventureux mais le vocabulaire était terriblement précis, ça partait dans tous les sens mais ça se passait dans le Val de Marne, ça finissait à Santorin avec un chien bionique mais ça restait une histoire de serial killer. 

J’apprendrais bien plus tard qu’il s’agissait du remontage de l’un de ses premiers romans, mais je l’avais lu comme un classique immédiat du nouveau roi du polar français — Dantec était alors une sorte de rock star. Le reste, en comparaison, serait d’un accès beaucoup plus simple. Jusqu’au futurisme chrétien des derniers romans, peut-être un peu délicat — mais cohérent, au fond, avec les théories de Joachim de Flore sur le règne à venir du Saint-Esprit. J’ai tout suivi, aussi, dans son journal, Le théâtre des opérations, de la montée de l’obsession islamophobe — ce sera, un peu tristement, le domaine où Dantec, auteur d’anticipation, aura le mieux anticipé la société française — jusqu’à l’exil au Québec et la conversion.  J’avais jeté mes Bob Morane mais quand Dantec est mort j’ai réuni, dans ma bibliothèque, son œuvre intégrale.  J’ai découvert, au passage, qu’Henri Verne était, lui, encore vivant : il aura 100 ans en octobre. 

À l’époque où je travaillais sur Houellebecq, styliste impeccable et parangon d’élégance romanesque, j’avais pris l’habitude d’affirmer que s’il était notre Flaubert, Dantec était notre Hugo — même fulgurance, même incapacité chronique à écrire des romans un tant soit peu tenus.  Je n’ai jamais relu Dantec. Je ne connais personne qui l’ai relu. Mais ceux qui l’ont lu partagent le même émerveillement — et la même gêne, aussi,  devant cette figure anachronique d’un écrivain maudit. Un sentiment de gâchis, peut-être — de gâchis contagieux : le making-of de l’adaptation de Babylon Babies par Kassovitz raconte ainsi comment l’affaire vire très vite au naufrage industriel. 

À la sortie de mon premier roman j’avais été invité à Montréal. J’avais pris quelques nouvelles de l’exilé : c’était plutôt catastrophique, on m’en avait parlé comme d’une sorte de clochard qui invectivait les passants dans la rue. Je n’avais pas essayé de le rencontrer.  Je ne sais pas ce restera, de Dantec, mais j’ai du mal à imaginer, sans lui, le passage du XXe siècle au XXIe littéraire — mes jeunes années d’apprenti écrivain. Il y a Houellebecq, évidemment, celui qui a sauvé à lui tout seul le roman français de son pompeux marasme moderniste, celui qui a héroïquement mis fin à ce XXe siècle littéraire qui mettait des décennies à mourir, celui qui a fait entrer le roman dans le XXIe siècle. Dantec, cet étrange auteur de science-fiction prophétique qui tentait la synthèse impossible entre Deleuze et Origène, entre la banlieue rouge et l’Ouest incandescent, sera peut-être celui qui l’aura fait entrer dans le troisième millénaire : Dantec l’auteur ambigu d’une oeuvre sacrificielle.

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