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Un poste de télévision de la marque "Bosch", poussiéreux, "à vendre"

La télévision

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Le médium est le média et la télévision n’était jamais autant elle-même que quand elle se prend pour objet, comme dans un bêtisier de Noël.

Un poste de télévision de la marque "Bosch", poussiéreux, "à vendre"
Un poste de télévision de la marque "Bosch", poussiéreux, "à vendre" Crédits : PHILIPPE HUGUEN - AFP

Les festivals littéraires ont longtemps été pour moi des événements télévisuels. Comme je n’avais pas la télé,  pas plus d’ailleurs que je n’avais l’habitude des chambres d’hôtel, j’en profitais pour rattraper le temps perdu des émissions ratées.  Regarder un peu ivre des drones survoler les étangs de la Dombe, survoler les pyramides de betteraves de la Picardie jusqu’aux vitraux de la cathédrale d’Amiens, finir par rêver d’un roman sur la France qui pourrait servir de voix-off à Des racines et des Ailes.

 C’est comme ça que j’ai découvert l’existence de Cyril Hanouna — non pas le Cyril Hanouna des directs mais celui des rediffusions de la nuit, Cyril Hanouna imitant Cyril Hanouna, Cyril Hanouna riant pour l’éternité de ce qu’il avait ri à sa propre blague, et ses chroniqueurs, fascinés, commentant en boucle les images au ralenti de son fou rire de la veille.  

 Devant la nature vertigineuse de ce type de séquences, devant ce vide sculpté, devant ce commentaire sur les Commentaires à la société du spectacle, devant cette dérive sectaire des thèses de Guy Debord, j’ai compris que la télévision pouvait encore être un art : une mise en scène éplorée du néant, un rire nerveux du cosmos, un nœud serré du temps. 

 Enfant mon antenne râteau captait difficilement M6 et je n’avais pas de décodeur. J’avais eu, dans mon premier studio, un petit poste Brandt. Je l’avais surtout utilisé pour faire des expériences avec une mini-caméra — filmer l’écran en circuit fermé, voir apparaître un tunnel, commenter son apparition en voix-off. Une voix largement recouverte par le bruit du moteur qui assurait le défilement de la bande. Je possède encore, dans un carton perdu, près de 40 heures de rush de l’époque où j’étais le premier et le pire youtubeur de France.  Comme toutes les télés à tubes cathodiques, la mienne a fini, éventrée, sur un trottoir.

 La dernière télévision de ce type que j’ai regardé, c’était au Maroc, à l’occasion, évidemment, d’un festival. Je m’en souviens car il y avait, à l’hôtel, à côté de l’énorme cube noir, un autocollant qui indiquait la direction d’une autre Kaaba. 

 Ultime vestige du passage aux écrans plats, on trouve encore parfois, au matin, décapitées par des orpailleurs, ces sortes de cornues qui viennent nous rappeler que tout ce que nous avons vu et aimé, toutes les images et tous nos souvenirs, n’auront jamais été qu’un fin dépôt au fond de ces flacons de verre. 

 Je me souviens de la bave magnétique et hallucinogène qu’ils contenaient, je me souviens de leurs anamorphoses : le super Trinitron de Sony, l’arrivée des coins à angles droits, la possibilité d’afficher une autre chaîne en vignette. Rarement technologie n’aurait été poussée si loin — on est passé directement de la sinusoïdale d’un oscilloscope au sourire panoramique de Michel Drucker. 

 J’avais un ami dont le téléviseur permettait même de faire des arrêts sur image. C’était un peu dérangeant : tout l’art de la télévision, du  balayage, lignes après lignes, de l’écran par le flux d’électrons aux émissions patrimoniales d’Arthur, reposait sur le palimpseste, la reprise en boucle et l’amplification de son maigre signal. Le médium était le média et la télévision n’était jamais autant elle-même que quand elle se prenait pour objet, comme dans un bêtisier de Noël.  Il aura existé, en réalité, du temps de la télévision, deux formes d’art opposées et complémentaires — l’instant pur et l’imitation de l’éternité. Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui du direct et les émissions d’hommages aux chanteurs de variété mort. L’accident d'hélicoptère de Balavoine, en ouverture du 20H, le 15 janvier 1986, et les pales des hommages qui continueront encore à tourner un quart de siècle plus tard. 

 La télévision comme art mélancolique : une vie entière passée à décanter pour 52 minutes de gloires, des années de transpiration dans des tenues de scènes trop serrées pour laisser à peine quelques traces salées au fond des téléviseurs éteints.  Des traces rassemblées par des paludiers-archivistes et sans cesse remontées pour de nouvelles émissions d’hommages.

 C’est là le génie d’Hanouna : l’archive est presque immédiatement contemporaine, c’est le lapsus de l’émission de la veille, la blague ratée d’un chroniqueur, la silhouette de Mokhtar.  C’est le temps lui-même, l’invité principal, le temps qui, en commettant la faute de se répéter, vient déclencher le rire d’Hanouna. Un rire qui vient donner une épaisseur au présent transparent du direct,  tout en dissolvant les statues de sel des commémorations infinies.  Un rire qui aura mis un peu de littérature, peut-être, dans ma vie de romancier héliporté en festival.

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