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"Network" de Sidney Lumet

La télévision

3 min
À retrouver dans l'émission

La télévision comme fenêtre fermée sur l'intérieur du monde.

"Network" de Sidney Lumet
"Network" de Sidney Lumet Crédits : Swashbuckler Films

L’un des charmes des films sur la télévision, c’est qu’ils se déroulent en général dans des gratte-ciels new-yorkais. 

Je cherchais, en vain, enfant, le studio du 20h dans la tour TF1 de Boulogne, et j’étais toujours déçu d’apprendre que telle ou telle émission n’était pas tournée là-bas, dans ce lieu de pouvoir vitré et cylindrique, mais dans un studio plat de la Plaine Saint-Denis — et l’ajout ultérieur d’une webcam sur le toit du bâtiment, pour donner de la substance aux ciels de la météo, ne m’a pas consolé. Comme je ne me console pas d’avoir perdu, en migrant au printemps dernier vers nos nouveaux studio, ce rapport de complicité,  immédiat et mystérieux, entre la mousse de nos micros et l’émetteur de la Tour Eiffel, visible de notre ancienne fenêtre : je n’aime pas ne pas savoir où nous sommes et d’où les médias rayonnent sur le monde. 

Je suis encore reconnaissant à Jérôme Bonaldi pour toutes les fois où il est monté en direct sur le toit de l’immeuble Canal, et je salue Cyril Hanouna d’avoir sur faire perdurer cette grande tradition de la visite des coulisses de la chaîne. 

Rien ne m’est ainsi plus délicieux que quand la télé devient brechtienne et s’ouvre sur le monde — même quand le monde est vu du 20ème étage d’une tour vitrée de New-York, comme "Network", la satire de Sidney Lumet sur le monde de la télévision.

La pièce d’angle dans laquelle l’ondoyante Faye Dunaway faisait son show dans Network était ainsi entourée, sur trois côtés, par la chair juteuse de New-York, et la télé ne m’est jamais mieux apparue que dans cette scène de cinéma : l’immeuble de Network occupait dans la ville encombrée une place identique à celle d’un téléviseur cristallin dans les salons et les cuisines américaines. 

Et l’arrivée soudaine, après que le journaliste vedette avait menacé de se tuer à l’antenne, de Robert Duvall, un dirigeant de la chaîne, en tenue de soirée, comme s’il y avait une continuité parfaite entre le cocktail d’où il sortait et la télévision, renforçait le caractère intime de tout cela : on entrait dans les secrets de la télévision avec la même aisance qu’on descendait, enfant, de quelques marches silencieuses pour continuer à regarder le film interdit, et ce smoking, sur les épaule de Robert Duvall, qui n’avait pas l’air moins costumé que quand il jouait un cow-boy, cela aurait tout aussi bien pu être notre pyjama. 

Ce pyjama que je portais justement le jour où, écoutant France Info en cachette, j’étais redescendu annoncer à mes parents, qui regardaient la télévision, qu’un avion s’était écrasé sur le Mont Sainte-Odile. 

Et la catastrophe aérienne était bien là, elle aussi, derrière les épaules satinées de Robert Duvall, ou derrière les épaules nues de Faye Dunaway, dans une scène de sexe ultérieure, avec la présence envoûtante des Twin Towers sur la ligne du ciel.

Elle était là-bas, la véritable vitre, le dôme de Manhattan, le tube fermé du tube cathodique — enregistrée quelques années avant l’apparition de l’ébréchure fatale.

Et c’est cela qui rendait le film, malgré son propos polémique, si délicieusement nostalgique : l’Amérique, à l’apogée de sa gloire, se sera vécue comme un grand intérieur, comme le living du monde. Ces personnages cyniques à l’écran, ces Machiavels des médias n’étaient finalement pas plus dangereux que des figures sur un tapis, que des statuettes grotesques et batailleuses posées sur une cheminée — car l’Amérique était alors devenue le monde et avait banni du spectacle toute extériorité possible. 

La catastrophe, l’irruption du réel dans la newsroom s’est produite en deux temps. Il a d’abord fallu, bien sûr, que les deux avions s’écrasent sur les deux tours.

Mais étaient-ils vraiment venus de l’extérieur du monde ? On les a moins vu ce jour-là tomber en direct qu’on les a vu tomber en boucle derrière les journalistes sidérés — et on a fini logiquement par en conclure que c’était un inside job.

Comme le serait, et cette fois-ci, de façon certaine, la catastrophe climatique, la catastrophe climatique comme lente transformation du monde en une pièce surchauffée sans ouverture possible.

A la forclusion rassurante de Network répondront, quatre décennies plus tard, dans les deux pilotes de séries consacrées à leur tour au monde de la télévision, l’évocation originelle et angoissée de la catastrophe climatique : l’incendie de la plate-forme Deep Water Horizon pour Newsroom, la réouverture d’une mine de charbon pour la récente, et l’excellente, The Morning Show. 

La télévision comme fenêtre fermée sur l’intérieur du monde. 

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