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Une forêt de sapins.

Comment j'ai cessé d'être moderne en haut d'un gros sapin

3 min
À retrouver dans l'émission

C’est pour rompre avec le cycle infernal de l'acculturation télévisuelle que j’allais lire Kafka et Proust.

Une forêt de sapins.
Une forêt de sapins. Crédits : Cicero Castro / EyeEm - Getty

Le mensonge le plus malhonnête dont j’ai été témoin enfant,  je l’ai entendu dans un épisode d’Il était une fois la vie, la série dessinée qui expliquait le fonctionnement du corps humain en nous plongeant dans un monde de globules blancs valeureux, de toboggans à hormones et de microbes moustachus. Ces scènes merveilleuses alternaient avec des instantanés sur la vie de l’enfance, de brusques dézooms qui montraient les effets de toute cette mécanique du vivant sur des personnes de mon âge. Ainsi de ce jour où une chute de vélo avait laissé une petite fille avec le bras dans le plâtre, occasion idéale pour expliquer la chimie du calcium et le caractère auto-réparateur du corps humain — et pour aborder, en filigrane, la délicate question de l’ostéoporose et du vieillissement. 

Je savais bien sûr que la mort existait, mais c’était la première fois que je la voyais traiter comme une donnée scientifique, un fait irréfutable. 

Les scénaristes de la série avaient dû anticiper le caractère démoralisant de la chose, et l’épisode finissait sur un éloge, que j’avais jugé d’une extrême mauvaise foi, de la vieillesse : un état de grande sagesse intellectuelle était ainsi associé à la dégradation des corps, et la mystérieuse autorité qui émanait des vieillards était décrite comme suppléant efficacement au déclin de leur force physique. 

Je me revois sortir de la maison de mes cousins, laissant mes grands-parents aux gestes ralentis boire sur la terrasse le café amer de la mort, et m’avancer en colère vers un grand sapin décharné, que j’escaladai rapidement : non, cela relevait du mensonge, je le savais, je ne respectais pas moi-même les personnes âgées, passée la cordialité minimale, quoique toujours bienveillante, accordée à mes ancêtres encore vivants. Je savais au fond de moi que leur monde était mort et que ma seule déférence était dirigée vers le futur. 

Il était une fois la vie avait beau figurer un vieillard inspiré de Vinci dans le cerveau du corps-machine, je savais que la tradition était morte, et que la Mayenne de mon enfance était un continent englouti — un pays de morts-vivants qui buvaient une ciguë noirâtre en exprimant des opinions ridiculement réactionnaires. 

De mon sapin, je voyais d’ailleurs un autre arbre, un minuscules pin parasol que mon oncle avait ramené de nos dernières vacances dans les Landes, séduit par l’idée que c’était un arbre domanial, un arbre qui transformerait, d’ici un demi-siècle, sa maison en propriété, et notre famille en dynastie — et je savais que tout cela était faux, car je voyais soudain à travers tous les rêves élimés de la tradition. 

Et ce don, je le devais à mon génie seul, miraculeusement monté en graine à travers la terre épuisée de la fin du monde rural — j’étais presque au niveau, déjà, de ce spot lumineux, accroché à un chêne, de l’autre côté de la cour, et dont les prétentions m’avaient toujours paru plus légitimes que celles du pin parasol — car j’étais un enfant des Lumières.

Je me suis souvenu de tout cela, de cette enfantine prétention au génie, liée à un très vif mépris de la tradition, en lisant les pages limpides que Hannah Arendt a consacrées à la névrose du génie chez les enfants des juifs assimilés nés à la fin du 19e siècle — des enfants abandonnés à leurs prétentions intellectuelles par des pères qui respectaient à travers eux l’étude que leur génération avait délaissée. Et c’est précisément à deux de ces enfants géniaux — ces enfants qui ne pouvaient pas ne pas l’être —, Kafka et Proust, que j’allais bientôt m’identifier spectaculairement, du haut de mon sapin familial.

Et je réalise, grâce au subtil avertissement d’Arendt que le génie n’était pas un état ou une essence, mais une technique éprouvée pour sortir d’un conflit familial lié à la tradition.

Mon conflit familial invisible, mon problème d’assimilation, c’était que j’étais le seul de mes cousins qui n’avait été baptisé à la naissance. Même mes sœurs, issues du même milieu, catholique mais paradoxalement anabaptiste que moi — mes parents avaient voulu laisser leurs enfants décider seuls de leur foi — avaient fini par se convertir.

En cela le génie, tel que je le concevais, malgré tout mon orgueil nietzschéen, était pour moi aussi une façon de me reconnecter, par-dessus le monde trop sécularisé de mes parents, à une tradition dangereusement négligée, et dont il me revenait d’assurer la survie. 

Et c’était bien pour rompre avec le cycle infernal de l’acculturation télévisuelle, que je venais de surprendre en plein mensonge, que j’allais bientôt me mettre à lire Kafka et Proust.

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