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Dans un château en Champagne-Ardennes

La transition énergétique

4 min
À retrouver dans l'émission

Les doubles-vitrages sont anxiogènes mais il sont l’image la plus claire qu’on peut se faire de notre destin.

Dans un château en Champagne-Ardennes
Dans un château en Champagne-Ardennes Crédits : Oliver Strewe - Getty

Selon une légende urbaine un peu oubliée, le verre continuerait à couler après son refroidissement et les verres laissés trop longtemps immobiles verraient leurs pieds grossir jusqu’à des tailles monstrueuses. 

J’ai observé récemment un phénomène proche dans une carcasse de voiture brûlée : les vitres, entièrement fondues, s’étaient rembobinées dans le fond des portières. 

Et si je regarde bien à ma fenêtre il reste encore en face un ou deux appartements dont les fenêtres ont l’air d’avoir lentement coulé. Il s’agit bien sûr d’une illusion, à des imperfections causées par un imparfait laminage.

Les vitres des fenêtres étaient d’ailleurs autrefois soufflées, comme des énormes bouteilles dans lesquelles on découpait ensuite des tranches presque aussi plates que des planisphères.

Ces ombres hésitantes, l’été, sur les façades, ce sont peut-être des géodésiques qui retrouvent au soleil un peu de leur élasticité perdue.

Quelque chose se resserre une dernière fois, derrière ce balcon en métal où quelqu’un sort, une fois par an, fumer une cigarette en repoussant d’une même main ondes lumineuses et fumées volatiles ; la fenêtre qui vacille là-haut sur ses gonds abandonne même un instant sa forme rectangulaire pour dessiner le losange grumeleux d’un vitrail. 

Ce sont les derniers clignements d’œil du monde ancien, les derniers élancements du Moyen-âge à travers le tissus indolent des villes décarbonées. La plupart des autres fenêtres de ma rue sont des double-vitrages. Parfaitement lisses et quasiment réfléchissants, ils empêchent de voir l’intérieur des appartements et diffusent une pâle lumière bleutée.

Je me suis habitué mais rien ne pouvait me rendre, enfant, plus mélancolique que ces double-vitrages dont j’ai assisté, impuissant, à la progression inéluctable — celle d’un espace interstitiel interdit. Ce qui me séparait du monde ce n’était plus le cristal melliflue du verre, mais un no man’s land thermique qui pouvait, au mieux, se remplir de gouttelettes d’eau en cas de malfaçon. 

Borges a plusieurs fois raconté sa peur enfantine des miroirs — le même espace, mais rendu inaccessible.  

Les enfants de la transition énergétiques grandissent déjà, pourtant, à l’intérieur du miroir. On pouvait acheter, autrefois, dans les magasins de jouets, des vivariums pour y élever sa propre colonie de fourmis. 

La chose ressemblait à peu près à un vélux : deux plaques de verre tenues par un châssis en bois. On la remplissait de terre et de petits œufs oblongs, et si tout se passait bien, on finissait avec une colonie entière, qui creusait ses galeries et ses chambres nuptiales contre les plaques de verre. Une petite alvéole qui servait de cimetière finissait même par apparaître — c’était autre chose, en terme de cruauté, qu’une saison de Game of Throne.

J’ai encore vu, au rez-de-chaussée des Galeries Lafayette, il y a une quinzaine d’années, des écosystèmes complets proposés à la vente : l’objet, de la forme d’une petit aquarium, était hermétiquement clos mais on discernait dans l’eau qu’il contenait des sortes de têtards qui nageaient entre les algues flottantes. Je ne sais pas si ces choses ont disparues pour des raisons éthiques mais je ne les ai jamais revues.

C’était juste avant la grande canicule de l’été 2003.

Je crois que c’était tout simplement trop insupportable, pour des êtres humains contemporains du grand dérèglement climatique, de pouvoir quasiment se regarder eux-mêmes, de pouvoir presque se prendre dans la main pour observer leur nage claustrophobe, et leur immense détresse de naufragé climatique tenus entre un ménisque d’eau et une loupe d’air.

Les double-vitrages sont anxiogènes mais il sont peut-être l’image la plus claire qu’on peut se faire de notre destin. Leurs qualités acoustiques et thermiques les ont de toute façon rendus incontournables. 

Leurs installations donnent lieu à des crédits d’impôt — la lumière perdue peut être ainsi réinjectée dans des radio-réveils à simulation d’aubes ou dans des compléments alimentaires pleins de vitamine D.

De façon plus rationnelle, l’industrie de la transition énergétique imagine sans cesse de nouvelle façon de les embellir, et de laisser passer un peu plus de lumière en réduisant l’épaisseur de leurs montants. Il suffisait, autrefois, pour faire croire qu’on s’y connaissait en architecture, de savoir distinguer les profils des ordres doriques, ioniques et corinthiens. 

Il suffit aujourd’hui, pour bien habiter le monde, de savoir reconnaître, sur les profils d’un catalogue de fenêtres, le modèle doté des meilleures performances énergétiques.

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