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Abbaye de Sylvanès

La Trappe

3 min
À retrouver dans l'émission

La Trappe ressemblait à une aire de repos — de celles qui, un peu décevantes, n’ont ni cafétérias ni station-services.

Abbaye de Sylvanès
Abbaye de Sylvanès Crédits : Pascal Pavani - AFP

Je lisais cet été Saint-Simon au milieu des châteaux gonflables installés sur le port de Saint-Valery-en-Caux quand je suis tombé dans une sorte de trappe — la Trappe authentique, celle du Rancé de Chateaubriand. Le mémorialiste, dont le château de La Ferté-Vidame n’était qu’à quelques lieux, dans les profondeurs du Perche, de l’ermitage de Rancé, y effectuait de fréquentes retraites spirituelles. 

Mais son attachement au monde était inguérissable. Il raconte ainsi par quel subterfuge il était parvenu à faire faire le portrait de Rancé par Hyacinthe Rigaud — en le faisant passer pour un pénitent bègue qui désirait se recueillir devant son doux visage. Le peintre eut ainsi ses trois séances de poses et put représenter Rancé de mémoire. C’était la plus délicate des forfaitures et Saint-Simon finit d’ailleurs par tout avouer à l’abbé vénérable — que celui qui n’a jamais fait de selfie avec une célébrité lui jette la première pierre. 

J’ai quelque part une photo de moi avec Hillary Clinton et j’en veux personnellement à Trump pour tous les likes que son élection m’a coûté. 

J’en étais là de ma lecture et de mes réflexions quand l’un des souffleurs qui assurait la solidité structurale des édifices gonflables a soudainement lâché. 

J’ai assisté autrefois en direct à la chute des tours jumelles. J’ai vu les images de l’effondrement du viaduc de Gênes — des hommes en combinaison fluo qui courent se mettre à l’abri de la pluie, un morceau de béton gigantesque qui s’écrase sur le sol et, une fois la poussière retombée, un étonnant chat blanc qui passe dans les décombres. 

L’effondrement auquel j’ai assisté sur le port de Saint-Valery-en-Caux n’était pas moins spectaculaire. 

Quelques secondes à peine et il ne restait plus rien du château asphyxié.

Sinon la mer immense et devant elle un grand crucifix en grès torsadé, tous deux jusque là cachés par le divertissant château.

On raconte que Rancé, rentré précipitamment de voyage pour voir sa maîtresse souffrante, serait tombé sur sa tête, posée là sur un meuble par un médecin curieux de connaître les causes de sa mort. 

Les gens aiment bien raconter leurs pires déconvenues sexuelles, leurs rendez-vous Tinder les plus catastrophiques : on tient là sans doute, même si l’anecdote est apocryphe, le chef-d’oeuvre du genre. 

Rancé devait en tout cas passer le reste de sa vie, près de quarante années, reclu à La Trappe, dont il allait réformer la règle. 

C’est encore aujourd’hui un lieu de profonde ascèse et de silence considérable. 

J’y suis passé en voiture. J’ai pique-niqué sur le parking : on n’entre pas comme ça à La Trappe. Il y a un grand portail qui en interdit l’accès. Du portail on voit un autre portail, comme si La Trappe avait multiplié les murs d’enceinte pour se protéger du monde. Même la boutique habituelle d'artisanat monastique étaient fermée pendant le déjeuner. 

Un panneau touristique décourageant nous conseillait même de nous rendre plutôt au pèlerinage de la Chapelle-Montligeon, à 25 kilomètres d’ici. 

Je me suis assis là, avec un sandwich, devant une fontaine. Des touristes belges ont garé leur camping-car puis ils sont repartis. Une femme et sa fille sont venues remplir un nombre impressionnant de bouteilles d’eau — apparemment l’eau des moines, sans être spécialement bénite, serait meilleure que l’eau du robinet. 

Il y avait aussi des sanitaires à disposition des visiteurs égarés et un étang aussi impassible qu’un bassin de rétention des eaux pluviales au bord d’une autoroute. 

De ce que j’en voyais La Trappe ressemblait à une aire de repos — de celles qui, un peu décevantes, n’ont ni cafétérias ni station services. Seulement des tables de pique-nique inconfortables.

Au hasard, l’Aire des Sources de l’Orne sur l’A28 un peu avant Alençon.

J’ai frôlé là-bas la panne d’essence sur ce qui est à ma connaissance la plus longue section autoroutière non ravitaillée de France.

Les moines ont cependant pourvu le parking de La Trappe d’un équipement spirituel minimal, d’une zone de ravitaillement providentielle.

C’est une petit jardin aux allées en béton situé à côté du parking — un lieu de piété minimale. 

Devant les petites plantes en plastique qui en décoraient tristement les symboles chrétiens j’ai senti s’effondrer le royaume spirituel et se rétablir, dans toute sa bondissante grâce, la chimère élastique du petit port normand de Saint-Valery-en-Caux. 

Chroniques
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3 min
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