LE DIRECT
Vieux livres rangés dans une bibliothèque

La tyrannie

4 min
À retrouver dans l'émission

Léo Strauss a offert à la philosophie politique sa scène primitive.

Vieux livres rangés dans une bibliothèque
Vieux livres rangés dans une bibliothèque Crédits : naphtalina - Getty

Le philosophe Léo Strauss avait tellement mauvaise réputation au début des années 2000 que j’ai acheté tous ses livres. Il était mort depuis longtemps, et n’avait connu ni Reagan, ni Bush père et fils, mais on l’accusait alors distinctement d’avoir gardé la main sur la politique étrangère américaine, via ses élèves les plus influents, comme Allan Bloom, l’auteur polémique de L’âme désarmée, le héros républicain des guerres culturelles, le facile triomphateur du culte historiciste du progrès et le critique acerbe des émancipations trop faciles — rien de vraiment bon, expliquait-il, ne pouvait arriver à celui qui n’avait pas lu Platon. 

Les élèves d’Allan Bloom, les straussiens de la seconde génération, avaient ainsi lu Platon. Ils adopteront pourtant une position paradoxale, dans la lutte éternelle entre les Anciens et les Modernes : tout en continuant, comme leur maître, à ringardiser les modernes, ils moderniseront les anciens dans le but avoué de les rendre utiles à la politique étrangère américaine. 

Le réalisme machiavélien de Kissinger était trop moderne pour eux, mais l’idéalisme presque antiquisant d’un Clinton ne leur convenait pas non plus. On les a appelé, avec une ironie presque indécelable, les néo-conservateurs. La guerre d’Irak venait de commencer et il était alors entendu que Bush fils était le pire dictateur de l’histoire de l’humanité. 

Je me souviens d’avoir entendu crier Vive Saddam ! dans le métro. 

Léo Strauss n’avait évidemment pas grand chose à voir avec tout cela, mais le lire, c’était participer à la grande marche du monde, et prendre solidement position pour le bon dictateur. J’avais ainsi commencé par un petit livre qui s’appellait De la tyrannie et je crois que ma première intention était d’y trouver des arguments philosophiques en faveur de Guantanamo — ces temps étaient un peu troublés, le 11 septembre nous avaient rendu provisoirement idiots, et il y avait dans l’air comme un désir de violence politique qui n’est jamais vraiment retombé depuis.

J’ai été, sur ce point, rapidement déçu : Léo Strauss proposait tout autre chose qu’une suite amusante et cynique au Prince de Machiavel. Son livre portait sur un dialogue oublié de Xénophon. Il s’agissait de savoir si la vie d’un tyran pouvait être bonne. La réponse était négative, mais la question, remarquait Léo Strauss, était en soi excellente : à aucun moment Machiavel ne la posait ainsi ; il semblerait qu’on ait perdu, à l’ère moderne, le souci antique du bien en politique.  

La question que pose ce dialogue est d’un simplicité redoutable : dans quelle mesure le philosophe est libre en face du politique ? Peut-il défendre un bien qui diffère en tant soit peu de ce que le tyran est capable d’entendre ? Le livre le plus célèbre de Léo Strauss, La persécution et l’art d’écrire, n’est pas un manuel de rhétorique.

C’est un dialogue philosophique, au sens strict et platonicien du terme. Si le mythe de la caverne est la scène primitive de la métaphysique, Léo Strauss a offert à la philosophie politique, en faisant croire qu’il ne faisait que relire Xénophon, sa scène primitive : un philosophe et un tyran dialoguent, le premier seul a accès à la vérité, mais le second peut, à tout moment, le faire assassiner. 

Ceci donné, tous les paradoxes, toutes les intrigues, tous les rebondissements sont possibles. L'histoire du monde se résume, pour Léo Strauss, à cette dramaturgie parfaite, et à jamais inchangée. Toute la liberté humaine est ici condensée : elle tient aux caprices du tyran, comme à l'habileté du philosophe. C’est le livre d’un d’un théoricien contemporain de l’architecture, Theo Deutinger, qui m’a fait repenser à tout cela.

Son titre est éminemment straussien : Handbook of Tyranny, manuel de la tyrannie.

L’homme de Vitruve, sur la couverture, écarte les bras car il a une cible posé au dessus de lui. Le contenu du livre est un état des lieux, précis, des derniers outils de la tyrannie : il y a des planches entières de murs et de barrières, des conseils avisés pour sécuriser une frontière, mettre des opposants à mort ou réprimer des manifestations. 

L’ouvrage est un peu terrifiant et c’est pourtant, comme toute l’oeuvre de Léo Strauss, une oeuvre défensive : nous sommes entrés, sans nous en rendre compte, dans un nouveau dialogue avec la tyrannie, et il va falloir nous montrer, encore une fois, particulièrement habiles.

Intervenants
L'équipe

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......