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Claude François et Dalida

Pourquoi la variété est-elle liée à la honte ?

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La variété est grande car son premier degré est intact et que le temps des amours, aussi court soit-il, méritera toujours d’être vécu.

Claude François et Dalida
Claude François et Dalida Crédits : GAMMA - Getty

Le monde est fait pour aboutir à un beau livre et la télévision à une rétrospective-hommage à un chanteur de variété disparu. 

Je peux pleurer devant un 52 minutes qui retrace la carrière de C Jérôme de ses débuts lorrains comme vendeur de chaussures au définitif « Non, je n’ai pas changé » qui concluera ses années parisiennes.  

Je peux pleurer en apprenant la mort du soleil.

Je peux pleurer en voyant que même Gorgio le fils maudit est revenu du sud de l’Italie. 

J’ai un mauvais goût très sûr et je donnerais tout Brassens pour un seul tube de Lio, tout Barbara pour Natasha Saint Pier. 

Je peux pleurer, oui, en entendant Natasha Saint Pier se demander si elle doit laisser entrer l’ange qui frappe à sa porte. « Ce n’est pas toujours ma faute si les choses sont cassées » : l’alexandrin me bouleverse, et la suite est encore plus belle : « un fil, une faille, l’amour, une paille / Je me noie dans un verre d’eau. »

Son duo avec Obispo me bouleverse également : « Tu trouveras / Mes blessures et mes faiblesses /Celles que j'avoue qu'à demi-mot /Tu trouveras /Mes faux pas, mes maladresses /Et de l'amour plus qu'il n'en faut /J'ai tellement peur que tu me laisses ». C’était en 2002, déjà, mais c’était comme un privilège d’avoir assisté en direct à la naissance d’un classique de la variété. Les classiques de la variété, c’était quelque chose que la télévision m’avait vendu comme relevant de l'immémorial et d’un temps antérieur à ma naissance — antérieur à la mort de Claude François, de Dalida, de Joe Dassin. 

La variété, j’ai longtemps cru que ça n’existait qu’au passé, avec des micros en argent, et sans pattes d’oie aux yeux de Drucker, ou bien seulement quand il souriait. 

D’ailleurs on le voit surtout pleurer, Drucker, aujourd’hui. 

Comme le disait récemment sur Twitter une fan de variété : « Brel, Balavoine, Gainsbourg, Johnny et maintenant Aznavour : quand cela va t’il s’arrêter ? » Jamais, à n'en pas douter, et on s’est beaucoup moqué d’elle. Mais c’est ne rien avoir compris à la variété et à sa naïveté exquise que d’y voir une lapalissade. 

La variété est grande car son premier degré est intact et que le temps des amours, aussi court soit-il, méritera toujours d’être vécu. 

La variété est pourtant demeurée un genre infamant ; les gens bien écoutent de la chanson française. 

Où passe la distinction ? 

Claude François avait osé, autrefois, avec une paresse rarement atteinte, faire rimer Rio et Janeiro. 

Véronique Sanson lui a répondu avec une allitération de génie : « et la musique tombée du ciel /Sur les toits rouillés de Rio. »

Voilà où pourrait passer la séparation entre les deux registres. 

Mais je reste spécialement attentif à leur chevauchement possible et je guette, en écoutant la radio en voiture, l’apparition de ces chansons françaises trop réussies, trop tubesques, pour ne pas être reconnues comme des classiques instantanés de la variété. 

C’est dans cet état d’esprit de reconquête du présent sur le passé que j’avais autrefois écouté en boucle, et sur un thème une nouvelle fois carioque : « L’amour, l’argent le vent » de Barbara Carlotti, et que  « La grenade » de Clara Luciani a fait les délices de mon été : c’était trop bon et trop coupable pour n’être pas de la variété — je me verrais bien trop les réécouter en voiture sur Nostalgie dans 20 ans, et faire un peu honte à mes enfants. 

Pourquoi la variété est-elle à ce point liée à la honte ?

Une connaissance royaliste m’avait expliqué un jour qu’ici comme ailleurs la source du mal venait de la Révolution : là où il existait un continuum entre Purcell et les Beatles on avait détruit ici tout lien possible entre Indochine et Couperin. 

La chanson française serait honteuse de descendre de l’ignoble « Ah ça ira ! » et se serait réfugiée, embarrassée, dans la variété, comme un ancien collaborateur qui aurait défendu après la guerre l’art pour l’art le plus strict et le caractère apolitique de tout cela.

La chanson française ne s’est jamais remise d’être passée d’"Au clair de la Lune" à  la "Carmagnole", du "Temps des cerises" à la "Douce France" de 1943. 

La distinction entre la variété et la chanson tient à ce genre de brisures dans le roman national : la France, c’est un pays qui a perdu son hymne national, et qui n’est plus trop sûr de ses goûts, ni de son génie propre, mais qui met un bel acharnement, parfois gênant, parfois génial, à les reconquérir. 

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