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Max Horkheimer et Theodor W. Adorno à Heidelberg en 1964.

Quand le romancier se confronte à la vérité

3 min
À retrouver dans l'émission

Romanciers et intellectuels : itinéraire d'un parcours littéraire où la figure entendue de l'écrivain en retrait, maître de l’ambiguïté, laisse la place à celle du romancier qui se confronte à la vérité.

Max Horkheimer et Theodor W. Adorno à Heidelberg en 1964.
Max Horkheimer et Theodor W. Adorno à Heidelberg en 1964. Crédits : Jeremy J. Shapiro / Wikicommons

Je m’en suis rendu compte en récupérant, à une journée d’intervalle, deux livres inconciliables dans ma boite aux lettres. D’abord, Le défenseur, un vieux Chesterton introuvable, et le lendemain La dialectique de la raison de Horkheimer et d’Adorno, les deux seules choses que je suis capable de lire en ce moment relèvent, au sens large, de ces deux champs absolument opposés : l'apologétique chrétienne et le marxisme non orthodoxe. 

Je m’en suis aussitôt confessé, ou autocritiqué, en remontant la rue Lafayette sous la pluie, pour retrouver des gens avec qui j’avais rendez-vous, autour d’un vague projet de revue, ce petit graal de la vie intellectuelle français, et que ma transformation, ma transfiguration possible d’écrivain à intellectuel m’est apparue soudain comme une aventure insolite et charmante : est-ce que je ne manquais pas au fond un peu de cohérence pour prétendre sérieusement à un tel titre ? 

L’ambiguïté, que j’avais jusque là soigneusement cultivée, moitié par paresse d’annoter la bible et de lire toute l’école de Francfort, moitié par peur de me découvrir une soudaine incapacité mentale, un empêchement cognitif quelconque, l'ambiguïté, c’est le trésor de guerre des romanciers, la seule vérité pour laquelle ils sont prêts à mourir — et cela m’était soudain insupportable.

Cela confirmait cette scène qui s’était répétée, dans les derniers festivals littéraires où j’ai été : mes prises de parole ont souvent été détonantes, improvisées, brouillonnes et anormalement passionnées, par rapport au registre attendu. Il ne s’agit au fond que de vendre des livres, et j’avais eu l’impression contrariante que je perdais des lecteurs à chaque fois que j’ouvrais la bouche et que mon cœur accélérait dangereusement à mesure que je trouvais quelque chose d’impérieux à révéler au public.

Cela ne relevait pas tout à fait d’un habitus de romancier. 

Cette parole impérieuse était plus risquée, plus séduisante aussi à pratiquer, que la langue de bois littéraire habituelle, celle des écrivains qui répètent, comme je l’avais tellement répété moi-même, que le secret du métier c’est de laisser le lecteur décider de tout à notre place, de lui livrer le dossier d'instruction complet, mais de refuser de prendre part au jugement. 

Je faisais cela à la perfection, j’avais même trouvé de prétentieuses façons de le nommer, de m’absoudre savamment de l'élémentaire devoir de vérité de l’écrivain, en invoquant le logos, l’esprit saint de la littérature, quand j’étais inspiré, l’air du temps et le discours indirect libre triomphant, quand je voulais donner à mon propos un tour plus structuraliste et plus français : moi aussi, comme mon éventuel lecteur, je ne détenais aucune vérité, je n’étais qu’un modeste chercheur, qu’un simple témoin effaré.

En réalité c’était une position absurde et intenable : encore deux ou trois livres, une trentaine de festivals, et j’en serai arrivé à la conclusion inévitable que j’étais devenu romancier parce que je ne savais pas trop quoi dire, et que je n’avais aucune opinion sur rien — et je ne suis pas sur que le public n’aurait pas trouvé ça super.  

Au fond le romancier en moi incarnait simultanément plusieurs figures biens connues du désarroi moderne, étant à la fois celui qui ne croyait plus en rien, qui sombrait dans le pire des relativismes, pour emprunter une phraséologie de droite, qui se trouvait arraché à lui-même, découpé en tranche par les atroces progrès de la spécialisation du savoir et exposé à tous les vents mauvais des idéologies desséchantes du capitalisme avancé, pour parler plutôt la langue du livre de Horkheimer et d’Adorno qui avait méchamment mordillé mes doigts dans ma boite à lettres.  

Je luttais, pourtant, je voyais bien que je luttais : j’invoquais, depuis mon premier roman, La théorie de l’information, une instance de réconciliation terminale entre le spirituel malmené et le matériel manipulateur : je voulais être un romancier scientifique, car j’avais trouvé là une façon toute kantienne de réassembler les parties séparées de mon âme, dans ces objets techniques que j’allais désormais prendre  comme principaux sujets de mes livres : travail de l’entendement, intuition du sensible et idées directrices de la raison.

Le romancier que j’étais, en festival, était lui-même un objet kantien, un bel objet, incontestablement, en ce que le beau pour Kant remettait en circulation les facultés séparées de l’esprit — et je jouais le jeu, à la perfection : j’étais d’une ambiguïté redoutable, elfique, insaisissable. 

L’histoire littéraire a un nom pour cela : j’étais devenu un écrivain décadent.

Elle offre aussi un remède amer et difficile à ceux qui trouveraient soudain, au doux métier de dandy, une soudaine pénibilité : celle de devenir un intellectuel, en tremblant de désir et d’effroi devant l’existence, jusque-là refoulée, de la vérité. 

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