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Un arbre âgé avec de grandes racines

La ville

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai besoin d’aller chercher les buttes témoins, les zones inconstructibles, les dunes pétrifiées des lointains.

Un arbre âgé avec de grandes racines
Un arbre âgé avec de grandes racines Crédits : Peter Owen / EyeEm - Getty

La chose que j’ai préférée enfant c’est quand mes parents, avec l’aide de mon grand-père monté courageusement à mi-tronc, ont abattu le peuplier du jardin. S’en sont suivis quelques jours de grandes joies, grâce à la présence d’un baril transformé en brasero que j’alimentais continuellement en branches et dont jaillissaient des étincelles qui provoquaient des feux de prairie dans la pelouse desséchée.

Mais la chose la plus marquante avait été, pendant les mois qui avaient suivis, la présence résiliente d’une souche, une souche qu’on avait mystérieusement entaillée d’une croix pour la faire disparaître. La soude devait mettre des mois à agir et j’avais entrepris de l’assister en sous-œuvre, en détourant, avec mes petites pelleteuses, ses racines infinies, jusqu’à faire apparaître assez de routes, de tunnels et de bretelles pour transformer la souche en un merveilleux échangeur que je faisais parcourir à mes petites voitures.

J’habitais tout au bout d’un des tentacules de Paris, dans une ville marquée par une humiliante disgrâce dans ses rapports avec l’A6 : on avait en effet négligé de lui offrir un échangeur complet, et il fallait, pour monter à Paris, d’abord descendre d’un kilomètre en direction du sud avant de pouvoir reprendre, à la première sortie, l’autoroute dans le bon sens. Parti pour rejoindre la ville, on s’ensablait ainsi un instant dans les premiers contreforts de la forêt de Fontainebleau, du côté d’Auvernaux et de Nainville les Roches, près d’un petit bois rempli de grès animaliers. 

J’ai gardé, dans mon rapport à la ville, quelque chose de ces premiers contacts avec les mystères sableux de son sous-sol, avec ces envoûtements compactés.

J’ai besoin d’aller chercher les buttes témoins, les zones inconstructibles, les dunes pétrifiées des lointains.

Ma première sortie à vélo fut ainsi consacrée à détourer la grande arène sableuse du parc Astérix. Puis j’ai été, au cœur de la forêt de Carnelle, sur les ruines d’un dolmen, avant d’aller faire, une autre fois, le tour de l’anneau de Disneyland, et d’aller toucher la grille du château de Fontainebleau.

Je prenais des repères, j’établissais quelques contacts avec le sol sans jamais décrocher les pieds de mes pédales automatiques — je suis tombé une fois du côté de Guermantes, une autre fois entre Etampes et Méréville.

Je me suis aussi ensablé dans les allées cavalières de la forêt de Chantilly, dans les pentes du Bois de Verrières, j’ai crevé, à Sceau, devant les grosses chenilles sahariennes d’un char de la 2e DB.

J’ai enfin acheté une voiture pour continuer en famille cette quête d’un sol véritable qui serait en même temps pure illusion, rêveries sableuse, folie lointaine.

J’ai ainsi été à La mer de sable près d’Ermenonville, où j’ai vu des indiens à cheval dévaler une colline nue, et j’ai marché, comme au fond d’une mer, au milieu des ruines truquées du Désert de Retz à Chambourcy.

Le sable jouait, dans cette quête, presque le rôle de l’or : partout où il perçait les marnes grises, les zones pavillonnaires, les fougères ancestrales, je retrouvais quelques chose de ces sensations d’enfance, de ces après-midi passées à creuser de nouveaux passages autour de la souche indéracinable et gracile qui avait facilement pris la place de mon garage Fisher Price en plastique.

Cette ville miniature possédait en effet une organicité que ni le plateau tournant du deuxième étage, ni l’ascenseur dont le plancher mobile projetait mes voitures dans la grande rampe ivoire ne pouvait atteindre. La ville n’était pas seulement un jouet, un parc d’attraction pour humains, elle entretenait des liens étroits avec son site naturel, elle possédait quelque chose de fatal, un lien avec le sol aussi mystérieux que ces racines encore invisibles qui, poussées à la verticale de la souche, m’empêchait d’en disposer aussi facilement que de mon garage.

J’ai mis longtemps à comprendre que tout cela relevait du sacré ; je l’ai compris en empruntant à vélo, avant sa fermeture, l’un des longs souterrains routiers des Halles, entre exaltation et effroi : c’était comme si j’avais enfin découvert cette racine secrète que j’avais cherché en vain sous les innombrables bretelles de ma souche, quelque chose d’aussi religieux que prosaïque, une simple issue de secours, qui me promettait la vie éternelle en cas d’incendie, un téléphone d’urgence qui prenait soudain une dimension mystique. La ville était là toute entière, enroulée, disparue et fossile, humaine et artificialisée, hors sol et d’une profondeur inouïe. Ce n’était qu’un tunnel mais ça ressemblait à la grâce, ce n’était qu’un ouvrage de génie civil mais cela dépassait en religiosité et en plénitude toutes les cathédrales que j’avais visitées : un pur miracle matériel.

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