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Fresques de Giotto dans la chapelle de Padoue, Italie.

L'affaire Dreyfus

3 min
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Fresques de Giotto dans la chapelle de Padoue, Italie.
Fresques de Giotto dans la chapelle de Padoue, Italie. Crédits : Roberto Soncin Gerometta - Getty

En raison d’un appel à la grève émis le 22 mars par une organisation syndicale pour la défense des services publics, nous ne sommes pas en mesure de vous proposer la réécoute et le podcast de ce programme. Nous vous prions de nous en excuser.

Proust est de très loin son meilleur critique littéraire.

Le bon côté de Proust, c’est qu’il a donné des indices aux critiques sur la structure invisible de son œuvre. Et qu’il y est allé franchement : c’est une cathédrale. Une cathédrale posée sur une miette de madeleine imbibée de thé, mais une cathédrale complète, avec toutes ses chapelles rayonnantes : églises de Combray et de Balbec, chapelle des Giotto à Padoue, alcôves des salons. La métaphore marche merveilleusement bien en fait : Proust est de très loin son meilleur critique littéraire.

C’est cependant une autre expérience architecturale que je placerais au cœur de son œuvre. C’est dans le troisième livre, Le Côté de Guermantes — à peu près au centre de l’œuvre s’il n’y a avait pas eu l’excroissance Albertine. Le Côté de Guermantes, c’est le livre le plus mondain de La Recherche. Le narrateur va enfin pénétrer dans les plus prestigieux des salons parisiens. Il va faire son terrain, en ethnologue méticuleux. C’est Saint-Simon, devenu snob et paresseux, qui prendrait, pour objet d’étude à la place de Versailles, un hôtel particulier du faubourg Saint-Germain.

Mais le jeu social se desserre brutalement, au moins apparence, quand le narrateur se rend à Doncières, une ville de garnison, à l’invitation de son ami Saint-Loup — un Guermantes qui fait ses classes. Ce sont à chaque fois mes pages préférées. Ici, j’ai l’impression de toucher à l’architecture secrète du livre, à son secret véritable. Ici, c’est à dire dans le couloir coudé d’un hôtel de province tel qu’il est parcouru, une nuit, par le narrateur désorienté, dans des pages aussi belles que celles du début sur ses sommeils d’enfance.  

En réalité, ce qui se joue à Doncières est absolument central. Proust, le plus grand des écrivains de l’intime, l’homme au moi cathédralesque, n’a pas encore basculé et va même se faire, dans ce livre spécialement consacré au monde social, le critique le convaincant de la notion d’individu. Le contexte évidemment s’y prête, l’affaire Dreyfus a coupé la France en deux, même le plus fin, le mieux équilibré, le plus mondain des hommes, Swann, s’est laissé rattrapé par le déterminisme social.  

Le narrateur va théoriser la chose, à un dîner, devant un Saint-Loup ébahi par son intelligence : puisqu’il y a plus d’hommes que d’opinions, les hommes d’une même opinion se ressemblent, et on est bien plus possédé par son opinion qu’on n’en possède une. 

Je crois de moins en moins, comme écrivain, à l’intimité. Évidemment, j’ai des expériences personnelles, il y a des choses qui ne me sont arrivées qu’à moi. Mais ce qui m’a le plus touché n’était jamais personnel, c’était toujours de l’ordre de l’instanciation d’une propriété sociale. 

On est toujours une sorte d’écrivain officiel, une machine à clichés dont on attend, ironiquement, qu’elle soit originale. La langue véritable de l’intime, c’est le discours indirect libre. Le roman, écrit Alain, dans son Stendhal, c’est l’opinion publique. C’était d’ailleurs l’attrait principal de la littérature de l’intime, avant que le stand-up n’assume plus directement cette fonction : on la lisait pour y retrouver ses gênes, ses hontes et tout l’informulé qui donne à notre existence sociale sa forme commune.

Rien de plus identique à un journal intime qu’un autre journal intime. Rien de plus identique à un rêve qu’un autre rêve. L’intermède de Doncières se termine d’ailleurs par la métamorphose du prodigieux ami en élégante caricature : ce n’est plus Saint-Loup qui salue le narrateur, quand il défile à cheval, mais déjà l’institution impassible, la marionnette sociale.  

Proust, pourtant, et c’est là tout son génie, ne s’arrête pas à cette révélation. On est encore ici au niveau de Jean Santeuil, le grand roman inachevé, la mise en récit d’une société scindée, révélée à elle-même, par l’affaire Dreyfus — ce déchaînement soudain des forces sociologiques.  

La monade individuelle a été écorchée vive mais le projet de Proust, après le couloir coudé de Doncières, après l’affaire Dreyfus, sera de la réparer. Autrement dit, de la traiter vraiment comme une monade, au sens de Leibniz, en lui prêtant la faculté, romanesque et hallucinatoire, de refléter la totalité de l’univers. 

C’est là que le projet de livre-cathédrale s’enracine. L’acte d’écrire devra être l’envers absolu du salut glacial de Saint-Loup : une reprise en sous-œuvre, dans une sorte de grande digestion hégélienne, de tout l’édifice social.

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