LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Crâne humain

L'âme

3 min
À retrouver dans l'émission

J’ai fait l’autre jour un rêve effrayant et significatif.

Crâne humain
Crâne humain Crédits : Douglas Sacha - Getty

J’ai écrit à sept ans ma première lettre à Lord Chandos, en répétant en boucle le mot robinet jusqu’à ce qu’il perde tous ses joints, que l’objet disparaisse et qu’il ne reste plus, détachées et éparses, que les lettres tombées de ce mot : robinet, robinet jusqu’à l’insignifiance.

Mais j’ai vécu, à la même époque, l’aventure inverse avec un autre mot, avec le mot “âme” dont j’ai découvert un jour, à ce point incapable de le définir que j’étais certain que même le dictionnaire y échouait, que je n’avais pas besoin de cette définition, et que l“âme”, comme le temps pour Augustin, je savais profondément, intuitivement ce que c’était, tant qu’on ne me demandait pas de la définir.

C’était comme un fruit comestible, désaltérant, exquis dont j’aurais été incapable de préciser la couleur, la forme ou la saveur.

J’avais une âme, je n’en doutais jamais, et ce bien avant de devenir moniste, spinoziste et réductionniste.

J’avais une âme et j’en étais aussi certain que de pouvoir lire dans ma tête.

J’avais une âme comme j’avais une voix intérieure qui suivait à peu près mes pensées, comme mon doigt avançait sous les lignes de mes livres.

J’avais une âme mais qui ne se réduisait pas à cela, et j’étais fasciné par ce mystère, par le fait qu’il pouvait avoir quelque chose d’aussi évident qu’indéfinissable.

Il était plus simple de considérer la chose comme une illusion, comme l’accent circonflexe qui résonnait sur son “a” y incitait d’ailleurs. 

Je crois que c’est par Nietzsche, un soir, en promenant mon chien dans un quartier résidentiel, que j’en eu la bouddhiste révélation, en tombant comme Zarathoustra en extase devant une sorte de cyprès dont se détachait une branche indocile.

J’ai passé les jours suivant à griffonner dans mon carnet à spirales un croquis du cyprès et les premiers éléments d’une théorie nouvelle appelée le “surdéterminisme” qui prétendait, de façon finalement assez cybernétique, expliquer que l’âme pouvait jaillir d’un environnement physicaliste contraint, en se contraignant à son tour elle-même : la branche que j’avais vu n’était rien d’autre qu’une boucle de rétroaction.

Je crois assez à la théorie de l'intuitionniste Brouwer, cet autre obsédé de l’âme : “ le don philosophique est perdu à 18 ans, l’astuce de l’appliquer mis à part.” J’avais 18 ans, alors, et probablement épuisé déjà, dans cette aventure nietzschéenne et canine, tout ce que mon esprit avait de vraiment philosophique.

La suite serait assez convenue : j’emprunterais à Daniel Dennett, à Jaegwon Kim et à David Chalmers leurs réfutations matérialistes sophistiquées du concept d’âme, et le mystère de mes années d’enfance finiraient par s’évaporer dans l’alambic de leurs livres aux arguments raffinés.

Etait-ce ma découverte, récente et hivernale, de ceux de Chesterton qui m’avaient fait douter ? J’ai fait l’autre jour un rêve effrayant et significatif.

J’étais en famille, et je voulais prouver, soudain, que l’âme existait bien.

Je suis pour cela entrer, avec la noble témérité d’un savant fou sur le point de tester sur lui sa dernière et dangereuse machine, dans une petite pièce octogonale aux parois vitrées.

Il y avait là des vêtements suspendus et la chose aurait pu être une sorte de dressing, s’il n’y avait aussi, sur une étagère, des sortes de coupes, comme celles qu’on gagne dans les compétitions sportives. 

Mais il s’agissait, chose effrayante, d’urnes funéraires, et la pièce vitrée était un four crématoire.

Soucieux de la cohérence de mon rêve, je me revois formuler l’hypothèse que les vêtements suspendus devaient être en matériaux réfractaires.

Pour moi, il était trop tard, on avait déjà dépassé les 400 degrés et mes doigts commençaient à me faire très mal. 

Mais après tout, j’étais volontaire ; ma femme et mes enfants regardaient, ce qui n’était pas un supplice, mais une façon éclatante de démontrer un argument philosophique.

Car j’étais précisément pour prouver que l'âme existait bien.

C’est alors, au sommet incandescent du plus pur dogmatisme, que je me suis enfin formulé un doute : si mon corps disparaissait, par quel moyen convaincre mes proches de la survie de mon âme ? 

La question que je me posais était en fait bien plus prosaïque : avec quelles mains allais-je pouvoir désormais jouer avec ma Nintendo Switch ?

Je m’étais “bullé”, comme on disait avec ma fille quand on jouait à Super Mario 3D world en mode multi, et que pour passer les moments difficiles elle entrait dans une bulle. Mais personne ne pouvait plus me rappeler au réel, me “débuller” cette fois, avec la touche ZR, et je flotterais pour toujours dans une éternité atroce et savonneuse.

L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......