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Globe terrestre recouvert d'infrastructures

L’anthropocène, c'est le trop d'architecture

3 min
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L'anthropocène, c'est de l’architecture tout le temps, sans rémission possible.

Globe terrestre recouvert d'infrastructures
Globe terrestre recouvert d'infrastructures Crédits : Copyright Xinzheng. - Getty

La première fois que j’ai entendu parlé de l'anthropocène j’ai pris cela pour une nouvelle dénonciation de la France moche, ce paysage de ronds-points, de parkings et d’entrepôts qui forme un interminable glacis autour des villes étirées par la voiture individuelle.  

Cela parlait des ruines que nous laisserons et j’ai pris ça au début pour une reformulation, plus catastrophique et plus pompéienne, des débats de l’époque sur la ville franchisée et l’architecture sans architecte — un néant esthétique mêlé d’aberration économique. 

Du pop-corn, plutôt que de l’architecture, mais du pop-corn posé sur des dalles de bétons.  C’était à peu près cela, oui, exclusivement, l'anthropocène au tournant des années 2010 : une épidémie de pop-corn. 

La terre se réchauffait sans doute puisque tout ce qu’on posait sur elle-même prenait la forme éclatée d’un magasin d’usine. Il suffisait d’ailleurs de se baisser pour apercevoir entre les racks des vestiges de cette transmutation dans la mousse de polyuréthane qui isolait les magasins du sol — et de lever la tête pour voir au plafond les réacteurs des chauffages qui les maintenaient en vol stationnaire.  

Je croyais que c'était cela, l'anthropocène, des colonies de spectres flottants, le long des autoroutes, sur des radiers indestructibles.  Rien de très grave, sinon que l’humanité témoignait là d’un mauvais goût excessif qui lui faisait préférer les canapés convertibles de chez Conforama aux rééditions en série limitée des Habitat de centre-ville. Rien de très grave sinon une nouvelle défaite de la beauté et l’habituelle victoire du pavillonnaire.  Tout serait rapidement réparé avec un peu de design et plus d’architecture.  

J’ai mis quelques années à me rendre compte que je n’avais rien compris.  L'anthropocène, cela ne veut pas dire pas assez d’architecture, mais trop d’architecture, de l’architecture tout le temps, sans rémission possible. Le moindre de nos gestes, alourdi par le carbone, empesé par l’ombre vengeresse des écosystèmes détruits, contraint par la proximité de la catastrophe, fait désormais reposer sur nos têtes le poids insupportable d’un fronton, un fronton qui représenterait une scène d’apocalypse. La moindre de nos actions nous transforme en cariatide.  

La Terre est devenue, littéralement, le vaisseau-Terre autrefois prophétisé par Buckminster Fuller : un artefact en mouvement dans l’espace. Nous n’avons pas perdu nos griffes et nos fourrures, nous avons inventé l’architecture. Nous avons lentement recouvert le monde d’un dôme sécurisé étanche.  

Nous avons passé la tête avant de nous endormir par la fermeture éclair de la tente igloo planétaire pour regarder les étoiles.  Nous n’aurions jamais cru alors qu’il aurait fait aussi chaud au réveil.  Chaud au point de voir autour de nos villes, dans des tentes identiques, des migrants climatiques par millier — les premiers habitants de l'anthropocène.  

Les gestes des architectes — on a construit une philharmonie géante au milieu de leur camp et on discute sans fin de la requalification du périphérique — ressemble au ballet dérisoire du personnel de cabine avant le décollage. Ils sont devenus très humble et ils résument souvent leur métier au déplacement d’un peu de matière d’un endroit à l’autre de la croûte terrestre et à la recherche obsessionnelle, fétichiste, d’un équilibre perdu.  

La chose apparaît souvent dérisoire, comme un panneau solaire sur le toit d’une médiathèque, comme un système de récupération et de filtrage des eaux de pluie, comme un imprimé floral sur la double peau d’une isolation extérieure. La bonne volonté est évidente et pleine d’appel au collectif, mais c’est un peu comme se dire qu’on pourrait échapper au crash inévitable en sautant tous ensemble, ou déplacer si loin le contrepoids de l’ingéniosité humain sur le fléau en porte-à-faux d’une balance romaine qu’on pourrait redéposer la terre sur une orbite plus froide.  

Je suis tombé un jour de dérive dans les vallée sèches de l'anthropocène, entre la gare de Villeneuve triage et la zone intermodale de Créteil, sur un écoquartier cubique — l’objet urbain, bizarre et autonome, au milieu d’un paysage désolé, ne ressemblait pourtant, ni aux objets isolés de l’architecture moderne, à une nouvelle Cité Radieuse, ni malgré ses balcons en bois et les murets en gabion de ses parties communes, à un laboratoire urbain de l’après-kyoto. Il ressemblait plutôt au plan-relief d’un morceau d’épiderme posé sur le bureau d’un dermatologue. Un objet remplis de glandes sébacées grandes comme des cavités karstiques et de mélanomes plus étendus que des mégalopoles. C’était comme la culture in-vitro d’un morceau de la croûte terrestre. Un prototype à l’échelle de l’enveloppe cancéreuse du vaisseau-Terre. 

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