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Une jeune femme navigue sur une rivière amazonienne au Pérou.

L'anthropologie

3 min
À retrouver dans l'émission

La pratique de l’anthropologie est un rituel de purification.

Une jeune femme navigue sur une rivière amazonienne au Pérou.
Une jeune femme navigue sur une rivière amazonienne au Pérou. Crédits : Kim Schandorff

Un homme accroupi en short scie un arbre avec un caillou. C’est long. Son caillou n’a pas l’air très tranchant. Nous sommes dans une petite clairière. Peut-être en Amazonie. Ou dans le jardin de l’homme en short. Nous sommes sur un chaîne YouTube nommée Primitive Technology. Sur son blog, le YouTubeur aux 500 millions de vues nous apprend qu’il est australien et que son objectif est d’aller aussi loin qu’il est possible d’aller sans recourir aux technologies modernes. La présence d’une caméra constitue un sérieux impair à ce pacte narratif. Moins qu’un homme préhistorique, le YouTubeur mime plutôt la scène primitive de l’anthropologie, la mise à distance, souvent facilité par des éloignements océaniques, des grandes caractéristiques humaines, l’observation entomologique de la main et de ses étonnantes modalités d’action sur le monde, la découverte de l’autre comme un soi authentique, comme un individu meilleur, un concentré d’humanité — un individu débarrassé du péché originel de la civilisation. 

L’anthropologie est la seule discipline scientifique à portée morale immédiate  — c’est une doctrine de rachat par la science. C’est en général le dernier argument de ceux qui veulent défendre la supériorité de la civilisation européenne : certes, nous avons inventé l’impérialisme, mais nous avons aussi inventé l’anthropologie. L’anthropologie comme dissection à vif des cultures assassinées. L'anthropologie comme dissection à vif de notre propre culture, notre passage, d’un même mouvement, de centre du monde à banlieue sensible et dangereuse.  Notre science toute entière ne serait qu’une exploitation de notre mal-être, la reconstitution à grand frais du plus fameux mystère de la civilisation occidentale : un sentiment pénible de survol, de double-vue, l’impression lancinante de flotter au dessus du monde naturel, de manquer de naturel, alors même qu’aucun peuple avant nous n’a autant affirmé qu’il était fait du même bois que les choses et que rien ne nous distinguait d’elles. Nous continuons pourtant à tout regarder de haut  et à en sentir un arrachement qui vient contredire notre grand sentiment scientifique d’appartenance et de fusion. 

La science moderne est un remède amer et paradoxal, un savant dosage entre l’humilité des faits et l’orgueil des théories. L’histoire ressemble de plus en plus à une théorie mauvaise — le progrès, à un paradigme trompeur. La civilisation nous fait de plus en plus peur et nous rêvons d’une expérience de laboratoire qui la ramènerait à des dimensions acceptables. Nous adorons les grottes peintes, les silex taillées et les herbes couchées, aux confins de Amazonie, par les hélicoptères qui viennent nous ravitailler en images du monde primitif.  Nous ne nous lassons pas d’analyser le paradis terrestre, à la recherche de notre humanité perdue, ou de reproduire, dans les meilleurs conditions possible, les équilibres fondamentaux de la première alliance. Nous voulons revoir le moment où tout a commencé. Nous sommes à la recherche du premier clinamen. D’un silex qu’on aurait taillés de travers, d’une baie qui nous aurait empoisonnés. 

Nous avons besoin de croire que l’Adam YouTubeur ne brisera pas le pacte. La tentation est grande. Il pourrait à tout moment, plutôt que de frotter des baguettes de bois, démonter l’objectif de la caméra pour enflammer ces brindilles. Nous n’en saurons rien : ce serait comme si l’anthropologue, le dieu omniscient de ce spectacle, regardait ailleurs. Ou se laissait tromper par un montage habile, un subtil élagage du plan-séquence par de discrets jump-cut. Le YoutTubeur pourrait aussi tricher avec le bois implacable de l’arbre des technologies et sauter d’une branche à l’autre sans respecter leur ordre de succession logique. C’est comme cela, de façon dé-linéarisée, que  l’algorithme de YouTube met sa civilisation en scène : il en est encore à la hutte à l’image et déjà au moulin sur la vidéo suggérée, il fabrique là-bas un haut-fourneau en glaise quand il n’en est ici qu’à durcir au feu le bois d’une sagaie. 

Le YouTubeur est trop savant. Son outillage s’améliore lentement mais il dans la tête une encyclopédie complète : il a goûté, nativement, à l’arbre de la connaissance en grandissant dans un monde trop évolué. Il aurait fallu ajouter, au commencement, une vidéo dans laquelle il se serait violemment frappé la tête pour tout oublier. Là, l’expérience anthropologique aurait été pure. La pratique de l’anthropologie, au fond, est un rituel de purification. Chaque peuple premier est un coup sur notre tête de modernes. Mais le coup principal, c’est nous même qui nous nous le sommes infligés,  en nous laissant surprendre, par cette invention mal maîtrisée, par cette plante parasite de l’arbre des technologies que nous avons orgueilleusement nommée la civilisation, dont nous visionnons, dans un état semi-comateux, les louanges interminables et les tutoriaux truqués.

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